Brouillon — contenu en cours de relecture.
Idée reçue n° 4 · L'économie
« Le profit, c'est acheter bas et vendre haut, c'est du commerce. »
Acheter bas et revendre haut déplace de la richesse d'une poche à l'autre ; cela n'en fabrique pas. Si chacun vendait au-dessus de la valeur, chacun achèterait aussi au-dessus : à l'échelle de la société, le compte serait nul. Marx pose donc l'énigme autrement — comment un enrichissement général est-il possible alors même que tout s'échange à sa juste valeur ?
L'objection décrit très bien le commerce, et le commerce n'a pas attendu le capitalisme : il commence là où deux communautés se touchent, il y a des millénaires. Marchands de sel, de soie, d'épices — acheter loin, revendre cher, cela n'a jamais fondé un mode de production, seulement des fortunes marchandes.
Voyons pourquoi. Supposons que chaque vendeur parvienne à vendre 10 % au-dessus de la valeur de sa marchandise. Chacun de ces vendeurs est aussi un acheteur : ce qu'il gagne en vendant, il le reperd en achetant tout le reste. L'opération n'a rien produit ; elle a fait tourner l'argent. Pour qu'un échangiste s'enrichisse réellement, il faut qu'un autre s'appauvrisse — le gain de l'un est exactement le manque de l'autre. Vendre au-dessus de la valeur redistribue, comme le vol redistribue : le voleur s'enrichit, la société ne s'enrichit pas.
Or ce qu'il s'agit d'expliquer n'est pas un bon coup ni une bonne affaire. C'est un enrichissement qui recommence chaque année, dans toutes les branches à la fois, y compris chez ceux qui achètent et vendent au prix courant du marché sans avantage particulier. L'astuce commerciale n'explique pas cela, elle explique une performance individuelle.
D'où la façon dont Marx pose le problème, et qui fait toute la force du chapitre V : il s'interdit la solution facile. Pas de tromperie, pas de prix gonflé, pas d'acheteur naïf. Tout s'achète à sa valeur et se revend à sa valeur, et il faut malgré tout que sorte de l'opération plus qu'il n'y était entré. Tant qu'on reste dans la sphère de l'échange, c'est impossible — et c'est précisément la démonstration.
Ce déplacement change la question qu'on pose au capitalisme. Tant que le profit est vu comme l'affaire de la revente, on discute des prix — sont-ils justes, sont-ils libres, sont-ils concurrentiels. Une fois le problème replacé dans la production, la discussion porte sur ce qui s'y passe pendant la journée de travail. Les deux conversations n'ont pas les mêmes enjeux, et ce n'est pas un hasard si la seconde est plus rare.
Appui textuel
Notre possesseur d’argent, qui n’est encore capitaliste qu’à l’état de chrysalide, doit d’abord acheter des marchandises à leur juste valeur, puis les vendre ce qu’elles valent, et cependant, à la fin retirer plus de valeur qu’il en avait avancé.
L'énigme du chapitre V, posée dans les conditions les plus défavorables à celui qui la pose.
L'échange de marchandises commence là où se terminent les communautés, à leurs points de contact avec des communautés étrangères ou avec des membres de communautés étrangères.
Le commerce est plus vieux que le capitalisme, et il lui est d'abord extérieur : il naît aux frontières des communautés. Confondre les deux, c'est confondre une pratique millénaire avec un mode de production daté.
Exemple contemporain
Un vendeur en ligne achète un objet trois euros à l'autre bout du monde et le revend trente. C'est du commerce, exactement au sens de l'objection — et cela n'a créé aucune richesse nouvelle : la marge du revendeur est la différence entre deux prix, l'objet est resté le même. Ce qui a été produit l'a été ailleurs, dans l'atelier qui l'a fabriqué, par des gens dont le salaire est sans rapport avec les trente euros. Le commerce a déplacé la valeur. Il ne l'a pas faite.
Objection
« Le commerce rend des services réels : transporter, stocker, trier, mettre à disposition. Ce n'est pas rien. »
Réponse. Ce n'est pas rien du tout, et le cadre marxiste ne le nie pas : transporter et conserver sont du travail, et ce travail-là est productif au même titre qu'un autre. L'objection ne touche donc pas le raisonnement, elle en délimite la portée. Ce qui reste à expliquer est la part du revenu commercial qui excède la rémunération de ce travail — la marge qui subsiste une fois payés les manutentionnaires, les entrepôts et les camions. L'analyse en est faite au Livre III du Capital, non réuni dans les sources utilisées ici.
« La valeur n'est pas une substance cachée dans les choses. Un échange librement consenti profite aux deux parties : il crée de la valeur pour chacune. »
Réponse. Accordons tout : l'échange satisfait les deux parties, sinon il n'aurait pas lieu. Seulement la satisfaction ne se compte pas en euros. Deux personnes ravies de leur transaction n'ont pas fabriqué un euro de plus à elles deux, et c'est pourtant un solde monétaire — positif, répété chaque année, à l'échelle de toute une classe — qu'il s'agit d'expliquer. La théorie subjective explique remarquablement pourquoi les échanges ont lieu ; elle n'explique pas pourquoi il en sort régulièrement plus d'argent qu'il n'y en est entré.
Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.
Vérifier
3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.
Si tous les vendeurs vendaient au-dessus de la valeur de leurs marchandises, que se passerait-il ?
Comment Marx pose-t-il le problème du profit au chapitre V ?
L'échange marchand est-il propre au capitalisme ?