Brouillon — contenu en cours de relecture.

Idée reçue n° 1 · L'économie

« Le patron prend des risques, c'est normal qu'il gagne plus. »

Le risque justifie au mieux une prime, pas un revenu permanent. Dans une grande entreprise, celui qui dirige est lui-même salarié, et l'actionnaire qui ne dirige rien touche quand même : ce qu'il reçoit lui vient de ce qu'il possède, pas de ce qu'il fait. Marx donne un nom à cette part : le surtravail, la fraction de la journée que l'ouvrier fournit sans qu'elle lui soit payée.

La phrase mélange trois choses que rien n'oblige à confondre : un travail — organiser, décider, coordonner ; un risque — perdre sa mise ; et une propriété — détenir le capital. L'accord se fait facilement sur les deux premières. C'est la troisième qui encaisse.

Le travail de direction est un travail réel, et il n'y a aucun intérêt à le nier : diriger une entreprise est un métier difficile. Mais remarquez comment ce travail est payé. Dans une grande entreprise, le directeur général, les cadres, les responsables d'atelier reçoivent un salaire. Si le profit n'était que le prix du travail de direction, il suffirait de verser ces salaires et il ne resterait rien à distribuer. Or il reste quelque chose, et ce reste va aux propriétaires du capital — y compris à des actionnaires qui n'ont jamais mis les pieds dans l'entreprise et ne sauraient pas dire ce qu'on y fabrique. Le travail de direction est donc déjà rémunéré ; il ne peut pas servir une seconde fois à justifier le profit.

Reste le risque. Il est réel : des entreprises font faillite, des patrons se ruinent. Deux choses pourtant. D'abord, le salarié aussi supporte un risque — il perd son emploi, parfois son logement, et personne ne lui verse de prime de risque en contrepartie ; le risque est partagé, le revenu qu'il justifierait ne l'est pas. Ensuite, et surtout, l'argument du risque explique au mieux pourquoi un rendement varie — plus élevé dans les affaires hasardeuses, plus faible dans les placements sûrs. Il n'explique pas pourquoi il existe un rendement. Il décrit la prime, jamais le principal.

Alors d'où vient le principal ? Marx pose le problème de la façon la plus défavorable pour lui-même : il suppose qu'aucune tromperie n'a lieu, que tout s'achète et se vend à sa juste valeur, et il demande comment un enrichissement reste possible dans ces conditions — c'est l'énigme du chapitre V, citée plus bas. Sa réponse tient à une marchandise particulière, la force de travail : l'employeur l'achète à sa valeur, et il en obtient l'usage pendant une journée entière. Cette journée se divise en deux — le temps où l'ouvrier produit l'équivalent de son salaire, et le temps qu'il travaille en plus.

Ce que la thèse gagne en tout cas, c'est de rendre le partage visible. Tant qu'on parle de risque et de mérite, la question « qui a produit cette valeur ? » ne se pose jamais.

Appui textuel

Notre possesseur d’argent, qui n’est encore capitaliste qu’à l’état de chrysalide, doit d’abord acheter des marchandises à leur juste valeur, puis les vendre ce qu’elles valent, et cependant, à la fin retirer plus de valeur qu’il en avait avancé.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre V Les contradictions de la formule générale du capital · trad. Joseph Roy, Maurice Lachâtre, 1872

Le problème que Marx se donne, et qui écarte d'emblée la ruse commerciale : le capitaliste achète à la juste valeur, vend à la juste valeur, et sort avec plus qu'il n'avait engagé.

La somme du travail nécessaire et du surtravail, des parties de temps dans lesquelles l’ouvrier produit l’équivalent de sa force de travail et la plus-value, cette somme forme la grandeur absolue de son temps de travail, c’est-à-dire la journée de travail
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre VII Production de valeurs d’usage et production de la plus-value — IV Le produit net · trad. Joseph Roy, Maurice Lachâtre, 1872

La définition technique de la journée de travail : travail nécessaire plus surtravail. Tout l'argument tient dans ce découpage.

Dans la société bourgeoise, le travail vivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

La formule courte, écrite vingt ans plus tôt : le capital est du travail déjà accumulé, que le travail vivant sert à faire grossir.

Exemple contemporain

Prenez n'importe quelle société cotée. Son directeur général reçoit une rémunération — c'est un salaire, aussi élevé soit-il, versé contre un travail. Ses actionnaires reçoivent un dividende, versé contre un titre de propriété. Un épargnant qui détient les mêmes actions dans son plan d'épargne touche exactement de la même façon, sans avoir jamais rien dirigé ni rien risqué de plus que sa mise. La différence entre ces deux revenus n'est pas morale et ne dit rien du mérite des personnes : elle tient à la position occupée. L'un est payé parce qu'il travaille, l'autre parce qu'il possède. Et si le profit n'était que le paiement du travail de direction, la seconde ligne n'existerait pas.

Objection

« Avancer son capital, c'est renoncer à en profiter tout de suite. Ce service mérite bien une rémunération. »

Réponse. Attendre n'est pas produire. Celui qui n'a rien à avancer attend lui aussi — toute sa vie, et souvent bien davantage — sans que personne ne lui verse quoi que ce soit pour sa patience. Ce qui est rémunéré n'est donc pas le report, c'est la possession de quelque chose à reporter. L'argument déplace la question au lieu d'y répondre : il explique pourquoi le propriétaire préfère recevoir plus tard qu'aujourd'hui, pas pourquoi il reçoit. Et la rémunération de l'attente porte déjà un nom dans le vocabulaire des économistes : l'intérêt. Le profit d'entreprise ne s'y réduit pas, sinon il n'y aurait aucune raison de préférer entreprendre à prêter.

« Le capital est productif : une machine ajoute à ce qui est produit, et son propriétaire touche cette contribution. »

Réponse. Qu'une machine augmente le produit, personne ne le nie — c'est même tout l'objet du chapitre du Capital consacré au machinisme. Mais l'argument suppose ce qu'il devrait établir : que la contribution d'un outil revienne à celui qui le possède plutôt qu'à ceux qui l'actionnent. Une machine à l'arrêt ne produit rien, et un atelier sans personne dedans ne produit rien non plus. La théorie qui formalise cette idée — chaque facteur reçoit sa contribution marginale — explique comment se fixe le prix d'un facteur une fois admis que la propriété donne droit à un revenu. Elle ne fonde pas ce droit, elle en part. Marx ne demande pas combien revient au capital, il demande à quel titre.

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Dans Le Capital, d'où vient le profit du capitaliste ?

  2. Marx explique-t-il le profit par l'achat bas et la revente haut ?

  3. Qu'est-ce qui sépare le dirigeant salarié de l'actionnaire d'une grande entreprise ?

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