Brouillon — contenu en cours de relecture.
Idée reçue n° 3 · L'économie
« Les salaires, c'est l'offre et la demande, personne n'exploite personne. »
L'offre et la demande expliquent pourquoi un salaire monte ou descend ; elles n'expliquent pas autour de quoi il oscille, ni pourquoi il reste quelque chose à l'employeur une fois qu'il est payé. Et surtout : chez Marx, « exploitation » n'est pas une accusation morale mais un rapport quantitatif — il tient même quand le prix du travail est parfaitement conforme au marché.
La première moitié de la phrase est juste, et il n'y a rien à y redire. Quand une profession manque de bras, les salaires montent ; quand des candidats se pressent, ils stagnent. Le prix de la force de travail se comporte comme celui des autres marchandises, et Marx est le dernier à prétendre l'inverse.
L'ennui commence au « donc ». Car l'offre et la demande n'expliquent jamais qu'un écart : elles disent pourquoi un prix s'éloigne d'un niveau, elles ne disent pas quel est ce niveau. Quand l'offre et la demande s'équilibrent, le salaire ne tombe pas à zéro et ne s'envole pas — il se stabilise quelque part, et ce quelque part reste entier à expliquer. Répondre « c'est le marché » revient à donner le nom du mécanisme d'oscillation pour une réponse à la question du point d'équilibre.
C'est exactement la discussion que Marx tient en 1865 devant le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs, contre John Weston. Weston soutenait que les hausses de salaires ne servent à rien, et il le déduisait de deux hypothèses : le montant de la production nationale serait une grandeur constante, et le salaire réel une autre. Le raisonnement est imparable — à condition d'accepter le décor. Si le gâteau est fixe, augmenter une part rétrécit les autres, et la lutte salariale devient un jeu à somme nulle.
Marx conteste les deux hypothèses, et le résultat est double : les luttes salariales servent, et elles ne suffisent pas. La conclusion de 1865 ne dit pas aux ouvriers de rentrer chez eux ; elle leur dit de cesser de réclamer un salaire équitable pour s'attaquer au salariat lui-même.
Reste le mot qui fâche. « Personne n'exploite personne » suppose qu'exploiter signifie tromper. Ce n'est pas le sens du mot dans Le Capital. L'exploitation y désigne un rapport entre deux portions de la journée : celle qui couvre le coût de la force de travail, et celle qui vient après. Un prix parfaitement concurrentiel, débattu librement, accepté des deux côtés, ne fait rien disparaître de ce rapport — sans quoi personne n'embaucherait. Dire « personne n'exploite personne » parce que le prix est celui du marché, c'est répondre à une question qui n'a pas été posée.
Appui textuel
1°) que le montant de la production nationale est une chose invariable, ou, comme dirait un mathématicien, une quantité ou grandeur constante; 2°) que le montant du salaire réel, mesuré par la quantité de marchandises qu'il permet d'acheter, est une somme fixe, une grandeur constante.
Les deux hypothèses de Weston, telles que Marx les résume avant de les démonter. Tout l'argument adverse tient dans ces deux « grandeurs constantes ».
Au lieu du mot d'ordre conservateur: "Un salaire équitable pour une journée de travail équitable", ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire: "Abolition du salariat".
La conclusion de 1865, adressée aux syndicats. Elle reconnaît la lutte salariale et la juge insuffisante dans le même mouvement.
Là le rapport de propriété dissimule le travail de l’esclave pour lui-même, ici le rapport monétaire dissimule le travail gratuit du salarié pour son capitaliste.
Pourquoi le rapport reste invisible : la médiation de l'argent fait paraître réglé ce qui ne l'est pas.
Exemple contemporain
Une tension de recrutement dans la logistique ou la restauration fait monter les salaires proposés, parfois vite. C'est l'offre et la demande, sans mystère. Mais que la tension retombe et le niveau redescend, et surtout : à aucun moment, pendant la tension, l'employeur ne cesse d'avoir intérêt à embaucher. C'est le signe qu'il reste un écart entre ce que le poste rapporte et ce qu'il coûte — un écart que la hausse du salaire réduit, sans jamais l'annuler. Le jour où il s'annulerait, le poste ne serait plus pourvu.
Objection
« Si le travail rapportait vraiment plus qu'il ne coûte, la concurrence entre employeurs ferait monter les salaires jusqu'à absorber l'écart. »
Réponse. Elle les fait monter, et c'est bien pourquoi les salaires ne sont pas collés au minimum vital. Mais la concurrence ne joue pas d'un seul côté : elle oppose aussi entre eux ceux qui cherchent un emploi, et ce second versant pousse dans l'autre sens. Surtout, l'objection suppose un point d'arrivée que la pratique dément : si l'écart se refermait vraiment, l'embauche perdrait son motif. Personne n'ouvre un poste pour arriver à l'équilibre. Que des postes soient ouverts chaque jour est le signe qu'il reste quelque chose, et que la concurrence en règle la taille sans le supprimer.
Marx ne récuse d'ailleurs pas la loi de l'offre et de la demande : il indique ce qui en fixe les limites.
la présence constante d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et la demande du travail et, partant, le salaire dans des limites conformes aux besoins du capital
« Personne n'oblige les salariés à signer. Un contrat libre entre deux parties consentantes, ce n'est pas de l'exploitation. »
Réponse. La liberté du contrat n'est pas en cause, et c'est justement ce qui rend l'analyse gênante : elle n'a besoin d'aucune contrainte pour tenir. Deux parties peuvent être libres sans être également pressées. Celui qui doit payer son loyer le mois prochain ne négocie pas comme celui qui peut laisser un poste vacant un trimestre — l'un peut refuser longtemps, l'autre non. Un accord librement consenti entre des parties qui ne peuvent pas attendre aussi longtemps l'une que l'autre reste un accord libre ; il ne devient pas pour autant un accord équilibré.
« "Exploitation" reste un mot d'accusation. Le repeindre en rapport technique, c'est de la rhétorique. »
Réponse. Le mot est chargé, c'est vrai, et l'usage courant en a fait une insulte. Notons au passage ce que le vocabulaire technique permet de voir : ce que l'employeur achète n'a pas un prix de nature, puisque les besoins qu'il couvre sont eux-mêmes datés.
le nombre même de soi‑disant besoins naturels, aussi bien que le mode de les satisfaire, est un produit historique, et dépend ainsi, en grande partie, du degré de civilisation atteint.
Un salaire « normal » en 2026 ne l'était pas en 1950, et cette part historique se gagne ou se perd — ce qui est une autre façon de dire que le niveau des salaires est un rapport de forces, pas un prix d'équilibre. Mais le déplacement va dans le sens le moins commode : renoncer à l'accusation morale, c'est renoncer à l'argument facile du patron malhonnête, et se donner un adversaire beaucoup plus dur — l'employeur irréprochable, qui paie bien, respecte les horaires, et chez qui le rapport tient quand même. Une rhétorique choisirait l'inverse.
Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.
Vérifier
3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.
Que reproche Marx aux hypothèses de Weston en 1865 ?
Marx en conclut-il que les luttes salariales sont inutiles ?
Dans le vocabulaire de Marx, « exploitation » désigne :