Brouillon — contenu en cours de relecture.

Idée reçue n° 7 · « Marx est dépassé »

« La classe ouvrière n'existe plus, on est tous classes moyennes. »

« Classe moyenne » classe les gens par leur revenu ; Marx les classe par leur position. Ce sont deux opérations différentes, et la seconde n'est pas rendue caduque par la première. Un cadre bien payé et un manutentionnaire ne vivent pas la même vie — et tous deux vendent leur temps à quelqu'un, et perdent tout revenu le jour où ils cessent.

L'expression « classe moyenne » désigne une position sur une échelle de revenus : ni pauvre, ni riche, au milieu. Elle est utile, et elle décrit quelque chose de réel. Mais elle ne répond pas à la question que pose Marx, qui n'est pas « combien gagnez-vous » mais « de quoi vivez-vous ».

Chez lui, la classe se définit par le rapport aux moyens de production. Deux positions : posséder ce avec quoi on travaille — locaux, machines, capitaux, brevets, plateforme —, ou devoir vendre sa capacité de travail à celui qui les possède. Ce critère se moque du montant du salaire, du diplôme et de la couleur du col. Un cadre supérieur, un journaliste, un infirmier, un développeur : tous vendent leur force de travail pour un temps déterminé, et c'est cette limitation dans le temps qui les distingue de l'esclave, non l'absence de vente.

Il existe un test très simple, et chacun peut se l'appliquer : que se passe-t-il si vous cessez de travailler un an ? Ceux dont la réponse est « je vends un actif ou je vis de ce qu'il rapporte » n'occupent pas la même position que ceux dont la réponse est « je perds mon logement ». La frontière ne passe pas où l'on croit, et elle sépare des gens qui se rangent volontiers dans la même « classe moyenne ».

Peut-on la mesurer ? Imparfaitement. L'Insee compte que 15,3 % des ménages détiennent un patrimoine professionnel en 2024.

Ce qui a réellement disparu, ce n'est donc pas la position, c'est sa visibilité. La grande usine concentrait des milliers de personnes au même endroit, avec les mêmes horaires et le même adversaire ; la sous-traitance, l'éclatement des sites et la diversité des statuts ont dispersé tout cela. Il est devenu possible d'occuper la même position que son voisin sans jamais le rencontrer, ni se reconnaître en lui.

Appui textuel

il faut que le propriétaire de la force de travail ne la vende jamais que pour un temps déterminé, car s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui‑même, et de libre qu’il était se fait esclave, de marchand, marchandise.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre VI Achat et vente de la force de travail · trad. Joseph Roy, Maurice Lachâtre, 1872

Le critère, en une phrase, et il ne mentionne aucun montant : ce qui compte est de vendre, et de ne vendre que pour un temps. Un cadre en CDI est dans ce cas.

Exemple contemporain

Un ingénieur en informatique gagne bien davantage qu'une aide-soignante. Il déjeune mieux, part en vacances plus loin, se dit volontiers de la classe moyenne supérieure — et il apprend un matin que son service est fermé, que son poste part à l'étranger ou qu'un plan social le concerne. Il découvre alors, en même temps que l'aide-soignante, ce que signifie ne pas posséder son outil de travail : la décision se prend ailleurs, sans lui, et par ceux qui possèdent. Le niveau de vie séparait les deux ; la position les réunit au moment précis où elle compte.

Objection

« Un cadre et un ouvrier n'ont pas les mêmes intérêts. Les mettre dans la même classe n'a aucun sens. »

Réponse. L'objection est sérieuse et mérite qu'on lui accorde beaucoup. Les conditions diffèrent, les intérêts immédiats aussi, et un cadre qui exerce une autorité déléguée sur d'autres salariés occupe une place ambiguë : il applique des décisions qu'il n'a pas prises, à des gens qui les subissent. Le corpus marxiste ne prétend d'ailleurs pas à un bloc homogène ; il distingue des strates, et il sait que certaines ont partie liée avec l'encadrement. Mais l'objection vaut alors autant contre l'expression qu'elle défend : si les différences internes interdisent de parler de classe, elles interdisent aussi de ranger dans une même « classe moyenne » un artisan propriétaire, un cadre salarié et un fonctionnaire. La différence, c'est que « classe moyenne » efface la ligne de propriété, quand la définition de Marx la trace.

« Les ouvriers ont une maison, une voiture, partent en vacances. Ils ne sont plus des prolétaires. »

Réponse. Le niveau de vie a monté, et le nier serait ridicule. Mais posséder des biens de consommation n'est pas posséder des moyens de production : une maison qu'on habite ne rapporte rien, elle coûte — souvent vingt ans de crédit, c'est-à-dire vingt ans d'obligation de garder un emploi. Ce patrimoine-là ne libère pas de la vente de sa force de travail, il l'oblige.

« Il n'y a presque plus d'ouvriers : tout le monde est employé, technicien ou cadre. »

Réponse. La catégorie statistique « ouvrier » a effectivement fondu, et personne ne le conteste. Mais elle décrit un type de métier — manuel, industriel —, pas une position dans la production. Un caissier, un agent d'entretien, un téléconseiller, un préparateur de commandes ne sont pas comptés comme ouvriers ; ils vendent exactement la même chose, de la même façon. Le déclin d'une nomenclature n'est pas la disparition d'un rapport.

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Chez Marx, qu'est-ce qui définit l'appartenance de classe ?

  2. Un cadre bien payé vend-il sa force de travail ?

  3. Que mesure exactement la donnée Insee sur le patrimoine professionnel ?

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