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Idée reçue n° 8 · « Marx est dépassé »

« Aujourd'hui tout le monde est un peu capitaliste, avec l'épargne et les actions. »

Un livret d'épargne n'est pas du capital, et quelques actions ne font pas un capitaliste. En 2024, l'Insee compte 86,9 % de ménages détenteurs d'un livret, mais 17,4 % détenteurs de valeurs mobilières — et les 10 % les mieux dotés possèdent 48 % du patrimoine total. Être capitaliste, au sens de Marx, ce n'est pas posséder quelque chose : c'est pouvoir vivre de ce qu'on possède, en achetant le travail d'autrui.

L'objection repose sur une confusion que le Manifeste dissipait déjà : entre ce qu'on possède pour vivre et ce qu'on possède pour faire travailler. Votre salaire, vos meubles, votre voiture, votre livret : personne dans ce corpus ne les vise. Ce qui est visé est autre chose — non pas l'appropriation, mais le pouvoir qu'elle donne sur le travail des autres.

Les chiffres de l'Insee permettent de mesurer l'écart entre les deux. En 2024, 86,9 % des ménages détiennent un livret d'épargne et 41,7 % une assurance-vie : l'épargne est quasi générale. Mais 17,4 % seulement détiennent des valeurs mobilières — actions, obligations —, et 15,3 % un patrimoine professionnel. Autrement dit : posséder, presque tout le monde ; posséder du capital productif, une minorité.

Reste le plus important, que le taux de détention masque : la répartition. Les 10 % de ménages les mieux dotés détiennent 48 % du patrimoine brut ; les 1 % en détiennent 15 %. Un chiffre de détention traite de la même façon celui qui possède deux actions et celui qui en possède deux millions. La question n'est pas qui a franchi le seuil, mais qui détient la masse.

Le point décisif n'est pourtant pas quantitatif. Une somme n'est pas du capital par nature — pas plus qu'une machine à filer n'est du capital hors des conditions qui la font fonctionner comme tel. Trois cents euros sur un livret rapportent quelques euros par an : ils ne procurent aucun pouvoir sur la production, aucune voix dans une décision, et surtout aucune possibilité d'arrêter de travailler. Le détenteur reste, tous les lundis matin, dans la position de vendre son temps.

Appui textuel

Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier sa part des produits sociaux, il n’ôte que le pouvoir d’assujettir, à l’aide de cette appropriation, le travail d’autrui.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

La distinction en une phrase, écrite en 1848 : ce n'est pas l'appropriation qui est visée, c'est le pouvoir d'assujettir le travail d'autrui.

Une machine à filer le coton est une machine pour filer le coton. C'est seulement dans des conditions déterminées qu'elle devient du capital. Arrachée à ces conditions, elle n'est pas plus du capital que l'or n'est par lui-même de la monnaie ou le sucre, le prix du sucre.
Karl Marx, Travail salarié et capital, p. 20 · Traduction française de 1891, traducteur non nommé, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1966

Ni l'objet ni la somme ne font le capital : ce sont les conditions dans lesquelles ils sont pris. Un livret et un portefeuille de contrôle ne sont pas deux quantités de la même chose.

Exemple contemporain

Un salarié dispose d'un plan d'épargne entreprise contenant des actions de sa propre société. Il en est actionnaire, au sens juridique strict. Il n'assiste pas aux assemblées générales, ses titres sont votés par un gestionnaire de fonds, et le jour où la direction annonce la fermeture de son site, il l'apprend comme les autres — par une réunion, pas par un vote. Son statut d'actionnaire n'a pesé sur rien, pas même sur la décision qui le concerne au premier chef. Il perd d'ailleurs deux fois : son emploi, et la valeur de ses titres.

Objection

« Avec les fonds de pension et l'épargne salariale, ce sont les salariés qui possèdent les entreprises. »

Réponse. La détention et le contrôle sont deux choses différentes, et c'est tout l'objet de l'objection de les confondre. L'épargnant d'un fonds ne choisit ni les entreprises, ni les dirigeants, ni les stratégies : les droits de vote attachés à ses titres sont exercés par des gestionnaires professionnels, dont ce n'est pas le métier de défendre ses intérêts de salarié. Et ce qu'il en retire ne remplace jamais son salaire : une épargne qui procure un complément n'est pas une position sociale, c'est un matelas. Le jour où elle permettrait de cesser de travailler, l'objection serait fondée — et ce jour-là, la personne aurait changé de côté.

« Et l'artisan, le petit patron, le gérant de PME ? Ils possèdent leur outil de travail. »

Réponse. C'est le cas gênant, et il faut le reconnaître plutôt que le contourner : celui qui possède son atelier et y travaille lui-même n'est pas un capitaliste au sens de Marx, puisqu'il n'achète le travail de personne. Il occupe une position intermédiaire, réelle, que le corpus a toujours eu du mal à ranger. C'est exactement pourquoi la statistique Insee du « patrimoine professionnel » ne mesure pas la notion marxiste : elle mélange l'artisan et l'actionnaire de contrôle. La ligne ne passe pas entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent rien ; elle passe entre ceux qui vivent de leur travail et ceux qui vivent du travail des autres.

« Si tout le monde épargnait sérieusement, tout le monde finirait rentier. C'est une question de discipline. »

Réponse. C'est impossible, et pas pour des raisons de caractère. Un revenu du capital suppose que quelqu'un, quelque part, travaille pour le produire : si tout le monde vivait de placements, personne ne produirait ce qui les rémunère. La position ne peut pas être universalisée — elle suppose l'existence de l'autre côté. Là où l'effort individuel change une trajectoire, il ne peut pas changer la structure, pour la même raison qu'on ne peut pas mettre tout le monde au-dessus de la moyenne.

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Combien de ménages détiennent des valeurs mobilières en France en 2024, selon l'Insee ?

  2. Une somme d'argent est-elle du capital ?

  3. Que vise l'abolition de la propriété privée dans le Manifeste ?

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