Brouillon — contenu en cours de relecture.

Idée reçue n° 16 · Ce que Marx a écrit

« Le communisme, c'est prendre l'argent de ceux qui travaillent pour le donner à ceux qui ne font rien. »

Marx soutient exactement l'inverse, et il l'écrit en retournant l'accusation : dans la société qu'on lui oppose, ceux qui travaillent ne gagnent pas et ceux qui gagnent ne travaillent pas. Le revenu sans travail, dans son analyse, porte un nom — c'est le profit. Et la première phase qu'il décrit lie la part reçue au travail fourni, par un bon qui en atteste la quantité.

L'accusation suppose que le communisme organiserait un transfert des actifs vers les oisifs. Deux textes suffisent à établir que c'est le contraire qui est écrit — et le premier date de 1848.

Marx y répond à ses contradicteurs qui l'accusent déjà de vouloir supprimer l'envie de travailler. Sa réponse tient en une phrase, et elle est méchante : si l'oisiveté généralisée était une menace sérieuse, la société bourgeoise serait déjà morte depuis longtemps, puisque ceux qui y travaillent ne gagnent pas et que ceux qui y gagnent ne travaillent pas. L'argument ne consiste pas à nier l'existence du revenu sans travail : il consiste à faire remarquer où il se trouve déjà.

C'est le point que l'idée reçue ne peut pas voir, parce qu'elle range spontanément les revenus en deux catégories — le salaire, qui se mérite, et l'aide, qui se donne. Il en manque une troisième, la plus importante en volume : le revenu de la propriété. Un dividende, un loyer, une plus-value ne rémunèrent pas un travail fourni par celui qui les touche. Ils lui reviennent parce qu'il possède. Dans le vocabulaire du Manifeste, le travail vivant y sert à faire grossir le travail déjà accumulé.

Second texte, écrit vingt-sept ans plus tard, sur la société future cette fois. Que prévoit Marx pour la répartition ? Pas le partage égal, pas la distribution selon les besoins — pas dans un premier temps. Le producteur reçoit un bon attestant la quantité de travail qu'il a fournie, une fois retenue la part destinée aux fonds collectifs — écoles, soins, réserves, entretien des équipements. Sa part suit sa contribution.

Appui textuel

il y a beau jour que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque ceux qui y travaillent ne gagnent pas et que ceux qui y gagnent ne travaillent pas.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

Le retournement, en 1848. Il ne défend pas l'oisiveté : il indique où elle se trouve, et qui elle paie.

Il reçoit de la société un bon constatant qu'il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour les fonds collectifs)
Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Gloses marginales, I — la première phase de la société communiste, p. 11 du PDF · édition non identifiée [À VÉRIFIER]

La règle de répartition de la première phase : un bon, une quantité de travail. La contribution commande la part.

Dans la société bourgeoise, le travail vivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

Le rapport, formulé à l'envers de l'intuition commune : ce n'est pas le capital qui fait vivre le travail, c'est le travail qui fait grossir le capital.

Exemple contemporain

Un héritier n'a jamais travaillé dans l'entreprise familiale et perçoit chaque année des dividendes ; il n'assiste à aucune réunion, ne prend aucune décision, et son revenu ne dépend pas de ce qu'il fait. Un salarié de la même entreprise se lève à cinq heures. Les deux vivent du même flux — celui que produit l'activité de l'entreprise —, mais un seul est soupçonné de vivre aux crochets des autres quand il touche des allocations entre deux contrats. L'idée reçue applique une exigence de mérite à un seul des deux revenus, et jamais à l'autre.

Objection

« Et les aides sociales versées à des gens qui ne cherchent pas de travail ? Ça existe. »

Réponse. Cela existe, et rien ici n'oblige à prétendre le contraire. Deux remarques quand même. La première : ce n'est pas de cela que parle le texte, qui décrit une répartition indexée sur le travail fourni — un partisan sérieux de la Critique du programme de Gotha serait plutôt sévère sur ce point que laxiste. La seconde tient à la proportion : l'accusation vise systématiquement le bas de l'échelle, jamais les revenus du capital, qui n'exigent aucune contrepartie en travail et pèsent bien davantage. Le soupçon est distribué à l'envers du volume.

« Le capital, c'est de l'épargne, donc du travail passé. Le percevoir, c'est toucher le fruit d'un travail — le sien. »

Réponse. C'est l'objection sérieuse, et elle vaut pour le premier tour : celui qui a construit son entreprise en y travaillant a bien fourni un travail. Mais elle ne vaut plus pour la suite. Un capital rapporte chaque année, indéfiniment, et se transmet ; le travail qu'il aurait coûté à constituer, lui, a eu lieu une fois. Au bout d'une génération, celui qui perçoit n'a rien fourni du tout, et le raisonnement de l'objection s'est évaporé sans que le revenu s'interrompe. C'est exactement la différence entre être payé pour un travail et être payé pour un titre.

« Sans profit, personne n'investit, et il n'y a plus rien à répartir. »

Réponse. L'objection est réelle et déplace utilement le terrain : elle ne porte plus sur le mérite mais sur l'efficacité. Ce que le texte oppose, c'est que l'investissement n'a pas besoin de la forme du profit privé pour exister — la part destinée aux fonds collectifs, prélevée avant la répartition, est exactement une accumulation destinée à l'entretien et au développement des moyens de production. Reste à savoir qui décide de cette part et de son usage : c'est une vraie question, et elle est politique, pas morale.

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Que répond le Manifeste à l'accusation de vouloir vivre du travail d'autrui ?

  2. Dans la première phase décrite par la Critique du programme de Gotha, à quoi la part reçue est-elle liée ?

  3. Que signifie « le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé » ?

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