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Idée reçue n° 11 · Ce que Marx a écrit

« Le communisme, c'est tout le monde pareil, le nivellement. »

C'est l'inverse de ce que dit le texte. Dans la Critique du programme de Gotha, Marx s'en prend au mot d'ordre du « partage équitable » et démontre qu'une règle égale appliquée à des gens inégaux produit de l'inégalité. Et la formule célèbre — « à chacun selon ses besoins » — pose que les besoins diffèrent : c'est une critique de l'uniformité, pas son programme.

Le texte qui règle cette question a été écrit contre des socialistes, pas contre des libéraux. En 1875, les deux ailes du mouvement ouvrier allemand fusionnent et adoptent un programme commun. Marx le reçoit, s'étrangle, et rédige des notes en marge d'une dureté peu commune. Ce qui le met en fureur, c'est notamment la revendication d'un « partage équitable du produit du travail ».

Son objection est d'une précision redoutable. Supposons une société où chacun reçoit en proportion du travail qu'il fournit — la règle paraît juste, et c'est bien celle que Marx envisage pour la première phase : le producteur reçoit un bon attestant la quantité de travail qu'il a fournie, une fois faites les retenues pour les besoins collectifs. Mais regardez ce que cette règle égale produit sur des individus qui ne le sont pas : l'un est plus vigoureux, l'autre a quatre enfants, un troisième est malade. En les mesurant tous à la même aune — le travail fourni —, on obtient un droit égal qui devient un droit inégal. Marx ne présente donc pas cette phase comme la justice réalisée : il en montre d'emblée la limite, parce qu'elle sort à peine de la société qui la précède.

Vient alors la phrase que tout le monde connaît, et que presque personne ne situe : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! »

Reste que son contenu enterre le nivellement. « Selon ses besoins » suppose que les besoins soient différents : celui qui a une famille nombreuse, celui qui est malade, celui qui a besoin d'un instrument pour son métier ne reçoivent pas la même chose. C'est exactement le contraire d'une distribution uniforme, et cela ressemble beaucoup plus à ce que fait déjà une sécurité sociale qu'à une caserne où tout le monde porte le même uniforme.

Il faut d'ailleurs remarquer d'où vient l'image de l'uniforme : de l'expérience des régimes du XXe siècle et de leur pénurie, non des textes. L'appartement identique, la file d'attente et le magasin vide sont des souvenirs réels, et ils ont fixé le mot dans les esprits. Ils ne se trouvent pas dans les pages écrites en 1875 — qui, elles, critiquent la mesure uniforme.

Appui textuel

Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal.
Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Gloses marginales, I — critique du « partage équitable », p. 12 du PDF · trad. Émile Bottigelli, Éditions sociales, coll. « Classiques du marxisme », 1972

La phrase clé, et la plus courte : appliquée à des individus inégaux, la règle égale fabrique de l'inégalité. Marx critique l'égalité formelle, il ne la revendique pas.

Il reçoit de la société un bon constatant qu'il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour les fonds collectifs)
Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Gloses marginales, I — la première phase de la société communiste, p. 11 du PDF · trad. Émile Bottigelli, Éditions sociales, coll. « Classiques du marxisme », 1972

Ce que prévoit la première phase : la part reçue suit la quantité de travail fournie. Aucune égalité arithmétique là-dedans.

De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins!
Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Gloses marginales, I — la phase supérieure de la société communiste, p. 13 du PDF · trad. Émile Bottigelli, Éditions sociales, coll. « Classiques du marxisme », 1972

La formule célèbre, à sa place : celle d'une phase supérieure et conditionnée, non d'un mot d'ordre immédiat.

Exemple contemporain

Une entreprise verse une prime identique à tous ses salariés : mille euros chacun, sans exception. Est-ce juste ? Pour celui qui vit seul et paie un petit loyer, c'est un supplément agréable. Pour celui qui élève trois enfants dans une ville chère, c'est autre chose. La règle est parfaitement égale, ses effets ne le sont pas — et c'est précisément l'objection de Marx à ses propres camarades. Nos sociétés le savent d'ailleurs très bien : c'est pourquoi les allocations familiales dépendent du nombre d'enfants et le remboursement des soins de la maladie, et non d'une part identique versée à chacun.

Objection

« Belle théorie. En pratique, dans les pays communistes, c'était l'uniformité et la pénurie. »

Réponse. L'objection ne porte pas sur la même chose : elle parle de ce qu'ont fait des régimes, la page parle de ce que dit un texte. Les deux questions sont légitimes, et la seconde est traitée sous « Le communisme, on a vu ce que ça donne ». Ce qui se règle ici est plus étroit et suffit à répondre à table : le nivellement qu'on reproche à Marx est ce que Marx reproche à d'autres. Si des régimes ont pratiqué l'uniformité, ils ne l'ont pas tirée de ces pages — ils les ont contredites.

« Si tout le monde reçoit selon ses besoins, plus personne n'a de raison de se donner du mal. »

Réponse. L'objection vise un programme que le texte ne porte pas. Dans la première phase — la seule que Marx décrit concrètement —, la part reçue est indexée sur le travail fourni : celui qui travaille davantage reçoit davantage, et le bon de travail sert précisément à en tenir le compte. La formule sur les besoins concerne une phase ultérieure, que Marx conditionne au dépassement de la division du travail, c'est-à-dire à une situation où le travail aurait cessé d'être ce qu'on subit pour vivre. On peut trouver cette condition irréaliste — c'est une objection sérieuse. On ne peut pas reprocher au texte de supprimer une incitation qu'il maintient explicitement.

« Et qui décide de ce dont j'ai besoin ? Un comité ? »

Réponse. C'est la meilleure objection des trois, et il faut concéder d'emblée que le texte n'y répond pas : Marx écrit trois pages sur la société future et se refuse presque toujours à en décrire les institutions. Le silence est réel, il est même revendiqué — mais il laisse ouverte une question redoutable, parce que « selon ses besoins » suppose bien que quelqu'un, quelque part, constate ces besoins. Deux remarques, tout de même. La première : nos sociétés tranchent déjà ce genre de question tous les jours, par des barèmes, des commissions et des médecins-conseils, sans que cela passe pour totalitaire. La seconde : cette phase suppose l'abondance, c'est-à-dire un contexte où l'arbitrage cesse d'être une distribution de la pénurie. Que cette condition soit atteignable est une autre affaire, et elle n'est pas démontrée.

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Que reproche Marx au mot d'ordre du « partage équitable du produit du travail » ?

  2. Dans la première phase décrite par la Critique du programme de Gotha, comment est réparti ce qui est produit ?

  3. « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » décrit :

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