Brouillon — contenu en cours de relecture.

Idée reçue n° 9 · Ce que Marx a écrit

« Marx voulait supprimer la propriété privée, donc ma maison et mes affaires. »

Marx a répondu à cette objection en 1848, avant qu'on la lui fasse : ce qui est visé n'est pas la propriété en général mais la propriété bourgeoise — celle qui donne pouvoir sur le travail d'autrui. Votre maison, vos meubles, vos économies ne sont dans aucune ligne de mire. Le Manifeste précise même que le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier sa part des produits.

C'est l'objection la plus répandue, et la plus facile à lever, parce qu'elle porte sur un texte court et disponible : le chapitre II du Manifeste, où Marx énumère les objections de ses adversaires pour y répondre une par une. Celle-là est la première.

La distinction qu'il pose est de nature, pas de taille. D'un côté, ce qu'on possède pour vivre : un logement, des vêtements, des outils personnels, de l'argent mis de côté. De l'autre, ce qu'on possède pour faire travailler : une usine, un capital, un parc immobilier locatif, une plateforme. Le premier ensemble ne procure aucun pouvoir sur qui que ce soit. Le second procure un revenu qui vient du travail d'autres personnes. Ce n'est pas une différence de degré : entre habiter un logement et percevoir des loyers, il n'y a pas un écart de quantité, il y a deux positions différentes.

Marx va plus loin, et retourne l'accusation. Vous vous indignez qu'on veuille abolir la propriété privée — mais dans la société que vous défendez, elle est déjà abolie pour l'immense majorité, et c'est précisément parce qu'elle n'existe pas pour eux qu'elle existe pour vous. L'argument est brutal et il est vérifiable par chacun : la question n'est pas de savoir si l'on veut supprimer la propriété de gens qui n'en ont pas, mais qui en a, et de quelle sorte.

Une objection sérieuse subsiste néanmoins, et il serait malhonnête de faire comme si elle n'existait pas : entre ce que le texte dit et ce que des États s'en sont réclamé ont fait, il y a un écart, et les paysans dépossédés d'un pays collectivisé n'ont pas été rassurés par le chapitre II du Manifeste. Cet écart est un sujet à lui seul, pris de front sous « Le communisme, on a vu ce que ça donne ». Ce qui se règle ici est plus étroit, et suffisant pour répondre à table : le reproche fait au texte ne se trouve pas dans le texte.

Appui textuel

Le caractère distinctif du communisme n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

La réponse frontale, en 1848. Le mot « bourgeoise » n'est pas décoratif : il restreint la portée de tout le reste.

Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier sa part des produits sociaux, il n’ôte que le pouvoir d’assujettir, à l’aide de cette appropriation, le travail d’autrui.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

Ce qui est visé, dit en une phrase : non pas l'appropriation, mais le pouvoir sur le travail d'autrui qu'elle permet.

Vous êtes saisi d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais dans votre société la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

Le retournement. La propriété privée dont on redoute l'abolition n'existe déjà pas pour la plupart de ceux qui redoutent son abolition.

Exemple contemporain

Deux appartements identiques dans le même immeuble. Le premier est habité par ses propriétaires, qui remboursent un crédit sur vingt ans. Le second appartient à un investisseur qui n'y a jamais dormi et le loue. Le bien est le même, la position ne l'est pas : l'un abrite une famille, l'autre prélève chaque mois une part du salaire d'une autre famille. C'est cette différence-là que vise la distinction du Manifeste — et elle est visible dans n'importe quelle cage d'escalier.

Objection

« Ma maison devient un moyen de production si je la loue. Où passe exactement la ligne ? »

Réponse. Exactement là, et c'est bien vu. Le critère n'est pas la nature du bien mais son usage : le logement qu'on habite et celui dont on tire un revenu ne sont pas dans la même position, alors qu'ils sont physiquement identiques. La frontière est donc parfois floue en pratique — le retraité qui loue un studio pour compléter une petite pension n'est pas un propriétaire foncier, et un raisonnement honnête doit le dire. Ce qui reste net, c'est le principe : la question posée à un bien est de savoir s'il sert à vivre ou à percevoir le travail des autres. Toute politique qui s'en réclame se juge à l'endroit où elle place ce curseur.

« Sans propriété privée, plus personne n'a de raison d'entreprendre ni de créer. »

Réponse. L'objection suppose ce que le texte nie explicitement : que l'appropriation des produits disparaîtrait. Elle ne disparaît pas — chacun garde le pouvoir de s'approprier sa part. Ce qui disparaît est le pouvoir d'employer cette part à faire travailler d'autres personnes à son profit. Reste alors une question de motivation, réelle, que ne tranche pas un texte de 1848 : elle est traitée sous « C'est contre la nature humaine, les gens sont égoïstes ».

« Peu importe ce qu'il a écrit : partout où on a essayé, on a pris les biens des gens. »

Réponse. Le fait historique n'est pas contesté ici, et le contester serait indéfendable. Mais il ne répond pas à l'objection de départ, qui portait sur ce que Marx voulait : montrer qu'un régime a dépossédé des paysans n'établit pas que le texte le demandait. Les deux questions sont liées et distinctes — savoir si le texte le prévoyait, et savoir si ce qui a suivi en découlait. La seconde est prise de front sous « Le communisme, on a vu ce que ça donne », avec ce qu'elle a de désagréable.

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Que vise l'abolition de la propriété privée dans le Manifeste ?

  2. Selon le Manifeste, qui a déjà perdu la propriété privée dans la société bourgeoise ?

  3. Le communisme empêche-t-il de s'approprier des produits ?

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