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Idée reçue n° 15 · Les questions difficiles

« De toute façon il n'y a pas d'alternative. »

Aujourd'hui, c'est vrai : aucune organisation économique de rechange ne fonctionne à l'échelle d'un pays développé, et Marx lui-même n'a jamais démontré que le capitalisme prendrait fin. Mais la phrase dit autre chose que ce constat — elle transforme un état de fait en loi de nature. Or ce système a un commencement, daté et documenté, et ce qui a commencé peut finir.

Ce que la phrase dit d'exact

Il faut lui accorder trois choses, et elles sont lourdes.

Aucun modèle alternatif ne fonctionne aujourd'hui à l'échelle d'une économie développée. Les tentatives du XXe siècle ont échoué, dégénéré, ou les deux — c'est un fait, examiné ailleurs pour ce qu'il vaut. Ensuite, le capitalisme a traversé des crises majeures sans disparaître, en absorbant des critiques et en s'adaptant, ce que les prévisions du XIXe siècle n'avaient pas anticipé.

Ce qu'elle escamote

Le capitalisme n'a pas toujours existé. C'est le sujet de la dernière section du Capital, et Marx y attaque un récit précis : celui d'une origine paisible où les uns, économes et travailleurs, auraient accumulé, tandis que les autres dissipaient. Cette fable, écrit-il, joue le rôle du péché originel dans la théologie — elle explique l'ordre présent par une faute des origines, et dispense d'aller y regarder.

Quand on y regarde, on trouve autre chose : la conquête, l'asservissement, la rapine à main armée. Les paysans anglais n'ont pas quitté leurs terres par choix professionnel, et le capital initial de l'industrie européenne ne s'est pas constitué par la seule épargne des vertueux. Le point n'est pas d'établir un réquisitoire moral — c'est un point de logique. Un ordre qui a une origine historique, violente et datée n'est pas un ordre naturel. Il est ce que des gens ont fait, à un moment, et qu'il a fallu imposer.

D'où la confusion que la phrase entretient. « Il n'y a pas d'alternative » peut vouloir dire : je n'en vois aucune de disponible aujourd'hui — constat raisonnable et vérifiable. Ou : il ne peut pas y en avoir — énoncé sur l'avenir, que rien ne fonde. Le glissement de l'un à l'autre se fait sans qu'on le remarque, et c'est tout son intérêt rhétorique.

Appui textuel

Cette accumulation primitive joue dans l’économie politique à peu près le même rôle que le péché originel dans la théologie.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XXVI Le secret de l’accumulation primitive · trad. Joseph Roy, Maurice Lachâtre, 1872

Le récit des origines de l'économie politique traité pour ce qu'il est : une théologie. Il justifie l'ordre présent par une faute originelle plutôt que par une histoire.

Dans les annales de l’histoire réelle, c’est la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale, qui l’a toujours emporté.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XXVI Le secret de l’accumulation primitive · trad. Joseph Roy, Maurice Lachâtre, 1872

L'histoire réelle, à laquelle Marx oppose la fable. Un ordre qu'il a fallu imposer par la force n'est pas un ordre spontané.

Exemple contemporain

La formule elle-même a une histoire : « there is no alternative » a été le mot d'ordre des années 1980, répété jusqu'à devenir un surnom. Elle servait alors à faire passer des politiques précises — privatisations, dérégulation financière — pour des nécessités techniques sans auteur. Quarante ans plus tard, la plupart de ces choix sont discutés, certains ont été défaits, et d'autres politiques ont été appliquées dans les mêmes pays. Ce qui était présenté comme l'absence d'alternative était une alternative parmi d'autres, qui avait gagné.

Objection

« Toutes les tentatives ont échoué. Ce n'est pas de la rhétorique, c'est de l'expérience. »

Réponse. C'est l'objection la plus solide, et elle pèse lourd. Mais elle ne prouve pas ce qu'elle prétend : l'échec de tentatives passées établit que ces tentatives-là ont échoué, dans les conditions où elles ont eu lieu — guerre, blocus, pays pauvres, partis uniques. À ce compte, on aurait pu conclure de l'échec des républiques du XVIIIe siècle que la république était impossible. L'expérience apprend beaucoup sur les causes de l'échec ; elle ne démontre pas l'impossibilité. Ce qu'elle impose, en revanche, c'est de regarder ces échecs en face plutôt que de les mettre sur le compte des circonstances.

« Sans marché, on ne peut pas allouer les ressources. C'est un problème de calcul, pas de volonté. »

Réponse. Objection technique, sérieuse, et la moins bien traitée par le corpus : une économie comporte des centaines de millions de produits et de besoins, dont les prix agrègent l'information en temps réel. Les économies planifiées du XXe siècle ont buté sur ce problème, et il serait malhonnête de faire comme si un argument le dissolvait. Deux précisions cependant. La première : l'objection porte contre la planification centralisée intégrale, pas contre toute forme de propriété sociale — une coopérative vend sur un marché. La seconde : elle a été formulée quand le calcul coûtait cher, et les entreprises qui allouent aujourd'hui les ressources à l'échelle de continents sont, à l'intérieur d'elles-mêmes, planifiées. Rien de tout cela ne tranche le débat, et il n'est pas tranché.

« Vous critiquez sans rien proposer. »

Réponse. C'est vrai en partie, et Marx l'assume : il revendique de s'en tenir à l'examen critique de ce qui existe plutôt que d'écrire des recettes pour les cuisines de l'avenir, et il décrit très peu la société future. Mais une critique n'a pas besoin d'un plan de rechange pour être exacte — le diagnostic d'un médecin ne devient pas faux parce qu'aucun traitement n'existe. Et il existe des formes qui déplacent déjà la ligne sans attendre : sociétés coopératives où les salariés détiennent le capital et élisent les dirigeants, mutuelles, régies publiques. Aucune ne remplace le système ; toutes montrent que la position n'est pas une donnée de nature.

Verdict

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. À quoi Marx compare-t-il l'accumulation primitive ?

  2. Que dit Marx de l'origine réelle de cette accumulation ?

  3. Marx a-t-il démontré que le capitalisme prendrait fin ?

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