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Idée reçue n° 12 · Les questions difficiles

« Le communisme, on a vu ce que ça donne : URSS, goulag, les morts. »

Les faits sont vrais, et il n'y a rien à en retrancher : déportations de masse, famine, terreur — environ 800 000 condamnations à mort en seize mois pour la seule Grande Terreur. Ce qui se discute n'est pas cela, c'est le lien avec ce que Marx a écrit. Il meurt en 1883, trente-quatre ans avant 1917, en laissant très peu de pages sur la société future. Le lien n'est pourtant pas nul, et le plus honnête est de dire exactement où il passe.

Ce que la phrase dit d'exact

Les faits, d'abord, sans atténuation. La déportation des « koulaks » de 1930-1931 a frappé 1 244 000 personnes. La famine de 1932-1933 en Ukraine et au Kouban a fait de quatre à quatre millions et demi de morts. Pendant la Grande Terreur, plus d'un million et demi de personnes ont été arrêtées en seize mois, et environ la moitié condamnées à mort ; la seule « opération koulak » compte près de 820 000 condamnés et de 437 000 à 445 000 exécutions, soit un rythme d'environ 50 000 exécutions par mois pendant près de cinq cents jours.

Ensuite, deux choses qu'un défenseur de Marx doit accorder. Ces régimes se réclamaient de lui, et traiter cela comme un malentendu ne convainc personne. Et il existe dans les textes un point d'appui réel : Marx écrit que la période de transition appelle une « dictature révolutionnaire du prolétariat ». La formule est de lui, elle a été abondamment citée par ceux qui ont construit ces régimes, et l'escamoter serait donner raison au contradicteur.

Ce qu'elle escamote

Le sens des mots, d'abord. Au XIXe siècle, « dictature » nomme la domination politique d'une classe — on parlait de la dictature de la bourgeoisie — et non un régime policier à parti unique. Cela ne blanchit pas la formule ; cela interdit de lire dans un texte de 1875 le régime de 1937.

Le contenu, ensuite. Le seul pouvoir que Marx approuve est celui de la Commune de Paris : fonctionnaires élus et révocables à tout moment, payés au salaire d'un ouvrier, État subordonné à la société. Confrontez ce programme au parti unique, à la police politique et à la nomenklatura : on ne trouve pas une réalisation imparfaite, on trouve l'inverse, point par point.

Le sort des révolutionnaires eux-mêmes, surtout. Trotsky, organisateur de l'insurrection d'octobre et fondateur de l'Armée rouge, est écarté, exilé en janvier 1929, puis tué en août 1940 à Coyoacán par un communiste espagnol introduit dans son entourage, d'un coup de piolet. Le régime a éliminé physiquement le deuxième homme de la révolution dont il se réclamait.

Le raisonnement, enfin. Imputer un régime à un texte demande de montrer le chemin qui y mène, pas seulement de constater que le texte était invoqué. Ce chemin existe en partie — la formule de la dictature, l'absence de garanties — et il manque ailleurs : ni le parti unique, ni la police politique, ni la collectivisation forcée ne se trouvent dans ces pages. Savoir ce qui relève là de la continuité ou de la rupture n'est pas tranché.

Appui textuel

Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat
Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Gloses marginales, IV — la période de transition, p. 20 · trad. Émile Bottigelli, Éditions sociales, coll. « Classiques du marxisme », 1972

Le mot « dictature » n'a pas au XIXe siècle le sens qu'il a pris au XXe. La fiche doit l'expliquer, sans prétendre que Marx n'a rien écrit sur la question.

Le seul passage où Marx décrit la transition politique. Il faut le citer, pas le contourner — et lire « dictature » dans le vocabulaire de 1875, où le mot nomme la domination d'une classe.

Depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d'ouvrier.
Karl Marx, La Guerre civile en France, Adresse du Conseil général, 30 mai 1871, p. 48 du PDF · édition non identifiée [À VÉRIFIER]

Ce que Marx approuve quand il voit un pouvoir révolutionnaire à l'œuvre. C'est la mesure qui mesure l'écart : aucun des régimes invoqués ne l'a appliquée.

Si l'État, au lieu de dépérir, devient de plus en plus despotique ; si les mandataires de la classe ouvrière se bureaucratisent, tandis que la bureaucratie s'érige au-dessus de la société rénovée, ce n'est pas pour des raisons secondaires, telles que les survivances psychologiques du passé, etc., c'est en vertu de l'inflexible nécessité de former et d'entretenir une minorité privilégiée, tant qu'il n'est pas possible d'assurer l'égalité réelle.
Léon Trotsky, La Révolution trahie, Chapitre 3 — Socialisme et État, p. 27 · trad. Victor Serge, Grasset, 1936

La Révolution trahie, 1936. Trotsky n'explique pas la bureaucratie par la méchanceté des hommes : il la fait naître de la nécessité de garder et de répartir la pénurie. C'est ce qui distingue une analyse d'un procès en sorcellerie.

Exemple contemporain

Quiconque défend aujourd'hui la propriété collective des moyens de production hérite d'une charge de la preuve supplémentaire, et il n'y a aucune raison de s'en plaindre : la question qu'on lui pose en premier n'est pas « est-ce juste ? » mais « qu'est-ce qui empêchera la confiscation du pouvoir ? ». C'est une question d'institutions — révocabilité des élus, pluralisme, indépendance de la justice, liberté de la presse — et elle est légitime précisément parce que le XXe siècle y a répondu par la négative. Une réponse qui l'esquive ne mérite pas d'être écoutée.

Objection

« Vous allez me dire que ce n'était pas le vrai communisme. »

Réponse. Non, et c'est la pire des réponses : elle est inaudible, et elle est en partie fausse. Ces régimes ont existé, ils se réclamaient de Marx, ils ont réalisé certaines choses qu'on trouve chez lui — abolition de la propriété privée des moyens de production, planification — et ils en ont contredit d'autres, tout aussi présentes : la révocabilité des élus, le salaire d'ouvrier pour les gouvernants, la subordination de l'État à la société. Une réponse sérieuse ne dit pas « ce n'était pas ça », elle dit ce qui a été repris et ce qui a été abandonné, et elle accepte que le bilan compte.

« Marx n'a jamais parlé de dictature, vous inventez. »

Réponse. L'objection vient parfois de son propre camp, et elle est fausse : il l'a écrit, en 1875, dans la Critique du programme de Gotha, et le passage est cité plus haut sans coupe. Ce qu'on peut dire, c'est ce que le mot signifiait alors — la domination politique d'une classe, dans un vocabulaire hérité de Rome, à une époque où aucun régime totalitaire n'existait pour lui donner son sens moderne. Nier la phrase serait aussi malhonnête que la lire avec les yeux de 1937.

« La bureaucratie aurait tout confisqué : bien commode. Ça permet de sauver la révolution en mettant tout sur le dos de Staline. »

Réponse. L'objection est fondée, et c'est la limite de la thèse précédente : il faut la poser tout de suite. La terreur d'État ne commence pas avec Staline. Dès septembre-octobre 1918, la Terreur rouge fait de 10 000 à 15 000 victimes, et la Tcheka exécute en quelques semaines deux à trois fois plus de personnes que l'Empire tsariste n'en avait condamné à mort en quatre-vingt-douze ans ; l'historien qui l'établit parle d'une politique volontariste, théorisée et revendiquée. Lénine gouverne alors, et Trotsky commande l'Armée rouge. Trotsky lui-même rappelle d'ailleurs ce que le programme du parti prescrivait :

éligibilité et révocabilité à tout moment de tous les mandataires, suppression des privilèges matériels, contrôle actif des masses.
Léon Trotsky, La Révolution trahie, Chapitre 3 — Socialisme et État, p. 28 · trad. Victor Serge, Grasset, 1936

Ce sont exactement les garanties de la Commune — et qu'il faille les rappeler en 1936 dit assez qu'elles avaient été abandonnées. La thèse de la confiscation explique donc quelque chose de réel — l'écart entre 1917 et 1937, l'élimination des fondateurs, la formation d'une caste — mais elle n'exonère pas ces mêmes fondateurs de ce qu'ils ont mis en place : parti unique, police politique, répression des grèves sont antérieurs à Staline. Ce qui reste établi et vérifiable, c'est que le régime a fini par tuer ceux qui l'avaient fait ; ce qui reste discuté, c'est de savoir si cela constitue une rupture ou l'aboutissement d'une logique.

« Cent millions de morts. C'est le bilan, un point c'est tout. »

Réponse. Les totaux qui circulent varient beaucoup selon ce qu'on y range : pays retenus, périodes, inclusion ou non des famines, des pertes de guerre, des morts indirectes. Ce n'est pas une raison de contester l'ampleur — les chiffres académiques repris plus haut sont déjà accablants, et aucun n'est minoré ici. C'est une raison de citer des sources plutôt que des totaux ronds. Quant à la conclusion qu'on en tire, elle porte sur des régimes précis, dans des conditions précises ; l'établir suffit à condamner ces régimes, cela ne suffit pas à trancher ce qu'un texte de 1867 permet ou interdit.

Verdict

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

4 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Que prévoit Marx, dans la Critique du programme de Gotha, pour la période de transition ?

  2. Combien de personnes ont été condamnées à mort pendant la Grande Terreur de 1937-1938 ?

  3. Qu'appellent « État ouvrier dégénéré » Trotsky et le courant qui s'en réclame ?

  4. Quelle mesure la Commune de Paris appliquait-elle à ses gouvernants, et que Marx approuve ?

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