Idée reçue n° 14 · Les questions difficiles
« Le capitalisme a sorti des milliards de gens de la pauvreté. »
C'est vrai. La baisse est massive et documentée — d'environ deux milliards de personnes en extrême pauvreté en 1992 à 713 millions en 2022. Ce que la phrase escamote tient en trois mots : le seuil, la carte et la date. Relevez le seuil de quelques dollars et le même monde compte 3,6 milliards de pauvres ; regardez la carte et l'essentiel du recul vient d'une région ; regardez la date et la baisse s'est arrêtée en 2017.
Ce que la phrase dit d'exact
Le recul de l'extrême pauvreté est un fait établi. Les chiffres de la Banque mondiale sont clairs : environ deux milliards de personnes sous le seuil de 2,15 $ par jour en 1992, 713 millions en 2022 ; en part de la population mondiale, 37 % puis 9 %. C'est l'une des transformations les plus rapides de l'histoire humaine, et elle a coïncidé avec l'extension mondiale des rapports marchands.
Ce qu'elle escamote
Le seuil. En juin 2025, la Banque mondiale a relevé sa barre de l'extrême pauvreté à 3,00 $ par jour : pour la même année 2022, on passe de 713 à 838 millions de personnes. Cent vingt-cinq millions de pauvres apparaissent sans que rien n'ait changé dans la vie de quiconque. Et avec un seuil de 6,85 $ — encore très bas pour un pays à revenu intermédiaire —, ce sont 3,6 milliards de personnes qui sont concernées, près d'un humain sur deux. Cette barre-là a bougé aussi : relevée à 8,30 $ en juin 2025, elle fait passer dessous deux cent cinquante-huit millions de personnes de plus. Le même monde, la même année, cinq fois plus de pauvres selon la barre choisie.
La carte. En Asie de l'Est et Pacifique, le taux d'extrême pauvreté est passé de 65 % en 1990 à 1 % en 2019 ; la Chine et l'Indonésie en sont les principaux contributeurs. L'essentiel du recul mondial vient donc d'une région, et d'abord d'un pays dont l'organisation économique ne ressemble pas au capitalisme de marché dérégulé qu'on invoque.
La date. Depuis 2017, les progrès sont à l'arrêt. L'idée reçue conjugue au passé composé — « a sorti » — une dynamique qui ne court plus au rythme qu'elle invoque : 847 millions de personnes en extrême pauvreté en 2024, soit 10,4 % de la population mondiale, et 10,0 % projetés pour 2026. Le recul n'a pas cessé, il est devenu marginal. Ce qui est présenté comme la promesse d'un système est le bilan d'une période.
Appui chiffré
Banque mondiale — extrême pauvreté : d'environ 2 milliards de personnes en 1992 à 713 millions en 2022 au seuil de 2,15 $ PPA 2017 (37 % puis 9 % de la population mondiale).
Banque mondiale, actualisation de juin 2025 — nouveau seuil à 3,00 $ PPA 2021 : 838 millions de personnes pour cette même année 2022.
Banque mondiale — au seuil de 6,85 $ par jour : 3,6 milliards de personnes, près d'un habitant de la planète sur deux. Ce seuil a été porté à 8,30 $ en juin 2025 : 258 millions de personnes de plus passent dessous.
Banque mondiale — Asie de l'Est et Pacifique : de 65 % en 1990 à 1 % en 2019, Chine et Indonésie en tête. Et depuis 2017, les progrès sont à l'arrêt : 847 millions de personnes en extrême pauvreté en 2024, 10,4 % de la population mondiale, 10,0 % projetés pour 2026.
Exemple contemporain
Une famille vit avec l'équivalent de 3,50 $ par jour et par personne dans une grande ville d'Asie du Sud. Au seuil de 2,15 $, elle n'était déjà pas comptée comme pauvre ; au nouveau seuil de 3,00 $, elle ne l'est toujours pas ; elle apparaîtrait à 6,85 $. Pendant ce temps, sa vie n'a pas bougé d'un centimètre : même logement, même absence de soins, même impossibilité d'arrêter de travailler un mois. La statistique qui la range du bon côté de la barre ne décrit pas une sortie de la pauvreté, elle décrit une convention.
Objection
« Vous contestez les chiffres de la Banque mondiale parce qu'ils vous dérangent. »
Réponse. Aucun chiffre n'est contesté ici — ils sont repris tels quels, y compris la division par près de trois du nombre de personnes en extrême pauvreté. C'est d'ailleurs la Banque mondiale elle-même qui a relevé son seuil en 2025, et c'est elle qui publie le seuil de 6,85 $. Tout ce qui précède est construit avec ses données et ses publications. Ce qui est discuté n'est pas leur exactitude, c'est ce qu'on leur fait dire.
« La Chine s'est enrichie en s'ouvrant au marché. C'est bien la preuve que le capitalisme fonctionne. »
Réponse. C'est en partie exact : l'ouverture au marché a été massive et elle a joué un rôle majeur. Mais l'exemple prouve moins que ce qu'on lui fait dire, parce que cette ouverture s'est faite sous le contrôle d'un parti-État qui en a piloté les étapes et qui a conservé un secteur public sans équivalent occidental : d'après la Banque mondiale, les entreprises d'État représentaient encore entre 23,1 % et 27,5 % du PIB chinois en 2017, selon la méthode de calcul retenue. Si l'on veut tirer une leçon du cas chinois, elle ne peut donc pas être « le marché libre produit la prospérité » — le contre-exemple porte précisément sur le mot « libre ». La conclusion honnête est négative : ce cas interdit une attribution simple, il ne fonde pas la thèse inverse.
« Peu importe la mesure : personne ne voudrait vivre en 1900 plutôt qu'aujourd'hui. »
Réponse. Personne ne le voudrait, en effet, et le progrès matériel des deux derniers siècles n'est pas en cause. La question est de savoir à quoi l'attribuer. Sur la même période ont également agi la révolution industrielle et ses techniques, la médecine et les vaccins, l'école obligatoire, les systèmes de santé publics, les luttes sociales qui ont arraché la journée de huit heures et les retraites, et la décolonisation. Attribuer le résultat à un seul de ces facteurs est un choix, pas une conclusion — et le facteur retenu est rarement celui qui a coûté des grèves.
Verdict
Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.
Vérifier
3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.
Combien de personnes vivaient en extrême pauvreté en 2022, selon la Banque mondiale ?
D'où vient l'essentiel de la baisse mondiale de l'extrême pauvreté ?
La baisse de l'extrême pauvreté se poursuit-elle aujourd'hui ?