Brouillon — contenu en cours de relecture.
Idée reçue n° 5 · L'économie
« Les machines créeront autant d'emplois qu'elles en détruisent — comme toujours. »
Que des emplois naissent ailleurs, Marx l'écrit noir sur blanc — ce n'est pas ce qu'il conteste. Ce qu'il conteste, c'est l'automatisme : rien ne garantit que la compensation soit simultanée, ni qu'elle profite aux mêmes personnes, ni qu'elle soit du même volume. Entre les deux, il y a des vies qui basculent, et un marché du travail où les déplacés viennent peser sur les salaires de ceux qui restent.
L'objection s'appuie sur une expérience historique réelle : deux siècles de machines, et le travail n'a pas disparu. Les métiers détruits l'ont bien été, et pourtant l'emploi total ne s'est pas effondré. Ce constat n'est pas contestable et le contester serait absurde.
Le raisonnement que Marx examine en 1867 s'appelle alors la « théorie de la compensation », et c'est exactement l'objection d'aujourd'hui : le capital qui n'est plus versé en salaires est libéré, il ira donc réembaucher ailleurs les ouvriers congédiés. Marx la met à l'épreuve sur un cas construit — un fabricant de tapis, cent ouvriers, dont cinquante remplacés par une machine — et il suit l'argent. Résultat : la somme qui payait des salaires s'est immobilisée dans une machine, où elle ne peut plus s'échanger contre de la force de travail. Elle n'a pas été « libérée » : elle a changé de nature.
Restent deux consolations qu'on offre aux déplacés. La première : ils construiront les machines. Mais fabriquer une machine occupe moins de monde que son installation n'en renvoie, et une machine construite ne l'est qu'une fois ; pour employer durablement des mécaniciens, il faudrait que d'autres ateliers, sans cesse, congédient à leur tour. La seconde consolation est plus subtile : les vivres que les congédiés ne consomment plus seraient « rendus disponibles » pour les réemployer. Marx observe qu'on appelle là « rendre des vivres disponibles » le fait de couper les vivres à quelqu'un.
Et il ajoute ce que l'objection oublie : le déplacé ne s'évapore pas. Il retourne sur le marché du travail, où il vient grossir la main-d'œuvre disponible — ce qui pèse sur les salaires de tous les autres, y compris de ceux qui ont gardé leur poste. C'est le point rarement fait : l'automatisation agit sur ceux qu'elle ne remplace pas.
Alors Marx annonce-t-il la fin du travail ? Non, et il prend soin de l'écrire : la machine peut occasionner un surcroît d'emploi dans d'autres branches. Sa cible est étroite et précise — l'idée que ce mouvement serait automatique, immédiat, et suffisant pour ceux qu'il déplace. La bonne question n'est donc pas « combien d'emplois au total dans trente ans », mais qui traverse la transition, et à quel prix.
Appui textuel
Dans tous les cas sa construction occupe moins d’ouvriers que son emploi n’en déplace.
La réponse à la première consolation. La machine emploie moins de monde à naître qu'elle n'en renvoie à vivre.
Quoiqu’elle supprime plus ou moins d’ouvriers dans les métiers et les manufactures où elle vient d’être introduite, la machine peut néanmoins occasionner un surcroît d’emploi dans d’autres branches de production, mais cet effet n’a rien de commun avec la soi‑disant théorie de compensation.
La phrase qui interdit de faire dire à Marx ce qu'il ne dit pas : des emplois naissent ailleurs, et cela ne prouve rien quant à la compensation.
Les ouvriers que la machine remplace sont rejetés de l’atelier sur le marché de travail où ils viennent augmenter les forces déjà disponibles pour l’exploitation capitaliste.
Ce que devient le déplacé. Le chômage n'est pas seulement le malheur de celui qui le subit, il est un poids sur le salaire de celui qui travaille encore.
Exemple contemporain
Une caisse automatique remplace deux postes ; les emplois créés en face — développer le logiciel, maintenir les bornes, gérer la logistique — sont plus qualifiés, moins nombreux, dans d'autres entreprises, souvent dans d'autres villes. Personne ne prétend qu'une caissière de cinquante-deux ans devienne développeuse. Le total d'emplois dans le pays peut très bien rester stable pendant que la transition, elle, se paie en reconversions ratées et en salaires tirés vers le bas dans les métiers de repli. Les mêmes questions se posent aujourd'hui pour les outils d'intelligence artificielle, et c'est le même raisonnement qui est opposé aux inquiétudes : ça s'est toujours compensé.
Objection
« Depuis deux siècles, chaque vague technique a créé plus d'emplois qu'elle n'en a détruit. Les faits sont têtus. »
Réponse. Le bilan agrégé est réel, et rien de ce qui précède ne le nie. Mais remarquez ce qu'il est : un solde, établi après coup, sur des décennies, à l'échelle d'un pays entier. Il ne dit rien de la simultanéité — les emplois détruits le sont maintenant, ceux qui naissent le seront plus tard —, rien de la localisation, rien des personnes. Un solde nul peut recouvrir des millions de trajectoires cassées et des millions d'entrées nouvelles, sans qu'aucune des premières ne soit devenue l'une des secondes. L'objection répond par une moyenne à une question qui porte sur une répartition.
« Et cette fois, l'IA va tout détruire — même Marx l'avait vu venir. »
Réponse. Non, et lui faire dire cela serait le trahir. Rien dans le chapitre XV n'annonce la disparition du travail : Marx écrit explicitement que la machine peut créer de l'emploi dans d'autres branches, et il tient son raisonnement sur un exemple construit, pas sur une prophétie. Ce qu'il décrit est un déplacement violent, dont le coût est supporté par ceux qui ne l'ont pas décidé. C'est déjà beaucoup, et c'est vérifiable. Prédire la fin du travail, ce serait quitter l'analyse pour la voyance.
« Si la machine coûte moins cher que les salaires supprimés, il reste bien de l'argent pour embaucher. »
Réponse. Marx accepte l'hypothèse — il la suppose même favorable à ses adversaires. Reste que la somme dégagée ne peut pas se transformer intégralement en salaires : pour employer quelqu'un, il faut aussi lui fournir des matières, des locaux, des outils, c'est-à-dire immobiliser une part de cette somme sous une forme qui n'achète pas de travail. Le reliquat embauche moins que ce qui a été renvoyé, et il embauche ailleurs.
Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.
Vérifier
3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.
Marx prédit-il que les machines feront disparaître le travail ?
Que devient, selon Marx, l'ouvrier remplacé par une machine ?
L'argument de Marx sur la fabrication des machines est que :