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Idée reçue n° 10 · Ce que Marx a écrit

« Marx voulait que l'État possède et dirige tout. »

Marx passe les dernières années de sa vie à combattre le socialisme d'État — y compris dans son propre parti. En 1871 il tire de la Commune que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de reprendre l'appareil d'État existant ; en 1875 il définit la liberté comme la subordination de l'État à la société, et non l'inverse. Ce qu'il admire dans la Commune : des élus révocables, payés au salaire d'un ouvrier.

L'idée vient du XXe siècle, pas des textes. Un siècle de planification, de ministères et de nationalisations a soudé les deux mots, au point qu'on lit « propriété commune » et qu'on comprend « propriété de l'État ». Ce sont pourtant deux choses distinctes, et la distinction est au centre de ce que Marx écrit après 1870.

Premier texte : la Critique du programme de Gotha, en 1875. Marx y démolit ligne à ligne le programme d'unification de son propre parti, et s'attaque en particulier à son mot d'ordre d'« État libre ». Un État libre, écrit-il en substance, c'est un État libéré de la société — l'exact contraire du but. La liberté consiste à retourner le rapport : que l'État soit subordonné à la société, au lieu d'être placé au-dessus d'elle.

Deuxième texte, plus décisif encore : La Guerre civile en France, écrit à chaud en 1871 pendant que la Commune de Paris est écrasée. La leçon que Marx en tire — reformulée par Engels dans son introduction de 1891 — est qu'on ne peut pas s'emparer de la machine d'État existante et la faire tourner pour d'autres. Cette machine a été construite pour dominer ; elle domine quel que soit celui qui tient le levier.

Ce qui séduit Marx dans la Commune, ce sont des mesures concrètes, et elles vont toutes dans le même sens : des fonctionnaires élus et révocables à tout moment ; la fusion de l'exécutif et du législatif dans un corps qui agit au lieu de délibérer ; et la fonction publique payée au salaire d'un ouvrier, du sommet à la base. Autrement dit, un dispositif entier destiné à empêcher qu'un appareil se sépare de la société et se mette à vivre pour lui-même. On peut juger le programme naïf ou impraticable, mais on ne peut pas le confondre avec l'étatisation.

Appui textuel

la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte.
Friedrich Engels, La Guerre civile en France, Introduction d'Engels (1891), p. 45 du PDF · édition non identifiée [À VÉRIFIER]

La leçon de 1871, telle qu'Engels la formule dans son introduction de 1891 : la machine d'État ne se reprend pas, elle se remplace.

Depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d'ouvrier.
Karl Marx, La Guerre civile en France, Adresse du Conseil général, 30 mai 1871, p. 48 du PDF · édition non identifiée [À VÉRIFIER]

La mesure la plus parlante aujourd'hui encore. Elle vise une chose précise : empêcher que gouverner devienne une carrière.

La liberté consiste à transformer l'État, organisme qui est mis au-dessus de la société, en un organisme entièrement subordonné à elle
Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Gloses marginales, IV — critique de l'« État libre », p. 19 du PDF · trad. Émile Bottigelli, Éditions sociales, coll. « Classiques du marxisme », 1972

Le rapport à retourner, en 1875 : ce n'est pas l'État qu'il s'agit de libérer, c'est la société qu'il s'agit de rendre maîtresse de lui.

Exemple contemporain

Comparez deux situations. Une entreprise publique où les objectifs de rendement descendent d'un ministère, où la hiérarchie est identique à celle du privé et où un salarié n'a pas plus voix au chapitre qu'ailleurs — c'est de la propriété d'État, et rien de ce qui précède ne la décrit. Une coopérative où les décisions se prennent en assemblée, où les responsables sont élus et remplaçables, où les écarts de rémunération sont bornés — l'État n'y possède rien, et c'est pourtant beaucoup plus proche de ce que Marx observe à Paris en 1871. Le critère n'est pas le nom du propriétaire, c'est qui décide.

Objection

« Le Manifeste réclame la centralisation du crédit entre les mains de l'État. C'est écrit noir sur blanc. »

Réponse. C'est écrit, et l'escamoter serait malhonnête : la liste de mesures qui clôt le chapitre II de 1848 est bel et bien étatiste — banque nationale, monopole du crédit, centralisation des transports.

Centralisation du crédit dans les mains de l’État au moyen d’une banque nationale avec capital de l’État et avec le monopole exclusif.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie II — Prolétaires et communistes, cinquième mesure · trad. Laura Lafargue, V. Giard & E. Brière, 1897

Ne pas présenter cette mesure comme la doctrine de Marx sur l'État : c'est une mesure transitoire de 1848, antérieure de plus de vingt ans à la Commune, et Marx et Engels ont eux-mêmes écrit que ce programme avait vieilli. Ne pas non plus l'escamoter : elle existe.

Ce que montre la chronologie, c'est un homme qui change d'avis en regardant une révolution réelle. Entre 1848 et 1871, il y a la Commune, et le Marx d'après ne propose plus de renforcer l'appareil d'État mais de le démonter. Reprocher au premier ce que le second a corrigé, c'est arrêter la lecture à la page 30.

« Sans État, qui organise la production ? C'est le vide ou le chaos. »

Réponse. Ce n'est pas l'absence d'organisation qui est proposée, c'est une autre forme d'organisation politique — et elle est décrite avec précision.

La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois
Karl Marx, La Guerre civile en France, Adresse du Conseil général, 30 mai 1871, p. 48 du PDF · édition non identifiée [À VÉRIFIER]

Un corps élu, révocable, qui exécute lui-même ce qu'il décide au lieu de le déléguer à une administration permanente : c'est une institution, pas un vide. On peut la juger fragile — la Commune a duré soixante-douze jours et a été écrasée militairement, ce qui n'a rien prouvé sur sa viabilité, ni dans un sens ni dans l'autre. Mais l'objection porterait mieux si elle discutait ce modèle au lieu de supposer qu'il n'y en a aucun.

« Et la dictature du prolétariat, ce n'est pas un État tout-puissant, peut-être ? »

Réponse. L'expression est bien de Marx, il ne s'agit pas de le nier, et elle est prise de front sous « Le communisme, on a vu ce que ça donne » — c'est le lieu où elle doit être traitée, avec ce que le XXe siècle en a fait. En un mot : au XIXe siècle, « dictature » désigne la domination politique d'une classe, comme on parlait de la dictature de la bourgeoisie, et non un régime policier à parti unique. Cela ne clôt pas la discussion, cela en fixe le point de départ honnête.

Cet argument peut servir à quelqu’un d’autre.

Vérifier

3 questions. Chaque réponse renvoie au passage qui la contient.

  1. Quelle leçon la Commune de Paris fournit-elle sur l'appareil d'État ?

  2. Quelle mesure la Commune applique-t-elle à ses fonctionnaires ?

  3. Dans la Critique du programme de Gotha, en quoi consiste la liberté ?

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