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Lexique · La marchandise

Fétichisme de la marchandise

Aussi : caractère fétiche de la marchandise · fétichisme

Qu'est-ce que le fétichisme de la marchandise ?

Chez Marx, le fétichisme de la marchandise désigne le fait que, dans une société marchande, les rapports entre les personnes prennent la forme de rapports entre des choses — les prix, l'argent, le marché — qui semblent agir par eux-mêmes.

Ce que ce n'est pas

Ce n'est pas l'amour des objets. Dans la langue courante, « fétichisme » évoque l'attachement aux marques, la fascination pour les objets, la société de consommation. Ce n'est pas le sens de Marx, qui ne parle pas du désir des consommateurs mais de la manière dont la valeur apparaît.

Ce n'est pas une illusion qu'on dissiperait en y pensant mieux. Les prix se comportent réellement comme des propriétés des choses, et c'est le fonctionnement même du marché qui produit cette apparence. Savoir qu'elle est une apparence ne la fait pas disparaître.

Ce n'est pas une affaire de manipulation. Personne n'organise le fétichisme. Il ne vient ni de la publicité ni d'une propagande : il naît de la forme même de la production, dès que des producteurs indépendants ne se rencontrent que par l'échange de leurs produits.

Ce que Marx écrit

La dernière section du premier chapitre s'ouvre sur une surprise :

Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très-complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

Puis Marx explique ce qu'il y a de « théologique » dans un objet aussi ordinaire :

C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

« La forme fantastique » ne veut pas dire imaginaire. Le rapport social est bien réel ; c'est sa forme qui trompe, parce qu'il se présente comme une propriété des objets. Lire le fétichisme comme un simple aveuglement du consommateur, c'est manquer le point : le marché fonctionne réellement ainsi.

En détail

L'analogie religieuse. Marx cherche une comparaison et la trouve dans la religion :

Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l’homme dans le monde marchand. C’est ce qu’on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu’ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

Les dieux sont des produits de l'imagination humaine qui semblent ensuite commander aux humains. Les marchandises sont des produits du travail humain qui semblent ensuite avoir une valeur par elles-mêmes, monter, baisser, imposer leurs exigences. Dans les deux cas, ce que les hommes ont fait se retourne contre eux sous une forme étrangère.

Pourquoi cela se produit. Dans une société marchande, chacun produit séparément, pour le marché. Les producteurs ne se coordonnent pas à l'avance : ils ne se rencontrent qu'à travers leurs produits.

Comme les producteurs n’entrent socialement en contact que par l’échange de leurs produits, ce n’est que dans les limites de cet échange que s’affirment d’abord les caractères sociaux de leurs travaux privés. Ou bien les travaux privés ne se manifestent en réalité comme divisions du travail social que par les rapports que l’échange établit entre les produits du travail et indirectement entre les producteurs. Il en résulte que pour ces derniers les rapports de leurs travaux privés apparaissent ce qu’ils sont, c’est-à-dire non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux même, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

« Apparaissent ce qu'ils sont » : la formule est capitale. Les rapports entre producteurs passent réellement par les choses. Le fétichisme n'est pas une erreur sur la réalité ; c'est la réalité d'une société où le lien social se noue par l'échange.

Sans le savoir. Personne ne pense, en achetant, comparer des quantités de travail. C'est pourtant ce que fait l'échange :

Lorsque les producteurs mettent en présence et en rapport les produits de leur travail à titre de valeurs, ce n’est pas qu’ils voient en eux une simple enveloppe sous laquelle est caché un travail humain identique ; tout au contraire : en réputant égaux dans l’échange leurs produits différents, ils établissent par le fait que leurs différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

La phrase suivante en tire une image :

La valeur ne porte donc pas écrit sur le front ce qu’elle est. Elle fait bien plutôt de chaque produit du travail un hiéroglyphe.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

L'argent achève le voile. Une fois que tout s'exprime en argent, le travail disparaît encore davantage derrière les prix.

Or cette forme acquise et fixe du monde des marchandises, leur forme argent, au lieu de révéler les caractères sociaux des travaux privés et les rapports sociaux des producteurs, ne fait que les voiler.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

Un exemple d'aujourd'hui

« Les marchés s'inquiètent », « le pétrole flambe », « l'euro reprend des couleurs » : le langage courant parle des marchés et des prix comme de personnes ou de forces naturelles. Quand le cours du café s'effondre, des petits producteurs, sur plusieurs continents, voient leur revenu chuter sans que personne ait décidé de le faire baisser. C'est exactement ce que Marx décrit : un rapport entre des millions de producteurs et de consommateurs, qui ne se connaissent pas, se présente comme le mouvement d'une chose — le cours mondial — auquel chacun doit s'adapter.

Questions courantes

« Le fétichisme, c'est être obsédé par les marques et la consommation ? »

Réponse. Non. C'est un usage moderne du mot, souvent attribué à Marx à tort. Le fétichisme dont il parle concerne toute marchandise, la plus banale comme la plus luxueuse : une tonne d'acier y est soumise autant qu'un sac de créateur.

Marx emprunte le mot à l'histoire des religions, où il désignait le culte d'objets auxquels on prête des pouvoirs. Ce qu'il vise est la valeur, qui semble appartenir aux choses alors qu'elle exprime un rapport entre des personnes. La fascination pour les marques est un autre phénomène, qu'on peut relier au premier, mais qui ne se confond pas avec lui.

« Si l'on sait que la valeur vient du travail, le fétichisme disparaît-il ? »

Réponse. Non, et Marx le dit expressément.

La découverte scientifique faite plus tard que les produits du travail, en tant que valeurs, sont l’expression pure et simple du travail humain dépensé dans leur production, marque une époque dans l’histoire du développement de l’humanité, mais ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

Savoir comment fonctionne une illusion d'optique n'empêche pas de la voir. De même, comprendre que les prix expriment du travail social n'empêche pas les prix de régler la vie de chacun. Le fétichisme ne disparaîtrait qu'avec la forme de production qui le produit.

« Une société sans fétichisme est-elle possible ? »

Réponse. Marx l'esquisse en quelques lignes, à la fin du même passage, après avoir évoqué Robinson, le Moyen Âge et la famille paysanne :

Représentons-nous enfin une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant, d’après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre premier. la marchandise, IV Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.

Quand des producteurs associés décident ensemble de ce qu'ils produisent et de la répartition de leur travail, leurs rapports sont transparents : ils ne passent plus par la valeur des choses. C'est l'une des rares descriptions d'une autre société que contient Le Capital.

« À quoi sert cette notion aujourd'hui ? »

Réponse. À comprendre pourquoi des décisions humaines se présentent comme des contraintes naturelles. Quand une usine ferme « parce que le marché l'exige », quand un salaire est fixé « par le marché », le fétichisme est à l'œuvre : un rapport entre des personnes — des propriétaires, des salariés, des acheteurs — prend la forme d'une loi impersonnelle.

La notion ne dit pas que ces contraintes sont fausses : elles s'imposent bel et bien. Elle dit qu'elles sont le produit d'une organisation sociale particulière, et qu'à ce titre elles ont une histoire, et pourraient en avoir une autre.

Pour comprendre pourquoi

Cette réponse peut servir à quelqu’un d’autre.

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