Brouillon — contenu en cours de relecture.
Lexique · Ce que tu vends
Travail nécessaire et surtravail
Aussi : travail non payé · temps de travail nécessaire · temps extra
Qu'est-ce que le surtravail ?
Chez Marx, la journée de travail se divise en deux : le travail nécessaire reproduit la valeur du salaire, le surtravail produit au-delà, sans contrepartie, ce qui revient à l'employeur.
Ce que ce n'est pas
Ce ne sont pas les heures supplémentaires. Le surtravail commence à l'intérieur de la journée convenue, dès que ce qui a été produit couvre le salaire. Un salarié qui fait exactement ses 35 heures en fournit aussi.
Ce n'est pas un vol. Aucune règle n'est enfreinte : le salaire paie ce qu'il a été convenu de payer, la valeur de la force de travail. Le surtravail vient de ce que cette force, une fois employée, produit davantage. C'est ce qui le rend invisible, et c'est tout l'intérêt de l'analyse.
« Nécessaire » ne veut pas dire indispensable à l'entreprise. Le mot désigne le temps nécessaire à l'entretien du travailleur — à produire l'équivalent de ce qu'il reçoit — et rien d'autre.
Ce n'est pas un nombre d'heures fixe. La frontière entre les deux parties de la journée bouge : elle dépend de la productivité, du niveau des salaires, de la longueur et de l'intensité du travail. Toute l'histoire de la journée de travail est l'histoire de cette frontière.
Ce que Marx écrit
Marx définit les deux notions l'une après l'autre, dans le même paragraphe. D'abord la partie de la journée qui sert à reproduire la valeur du salaire :
Je nomme donc temps de travail nécessaire, la partie de la journée où cette reproduction s’accomplit, et travail nécessaire le travail dépensé pendant ce temps.
Puis ce qui vient après :
La période d’activité, qui dépasse les bornes du travail nécessaire, coûte, il est vrai, du travail à l’ouvrier, une dépense de force, mais ne forme aucune valeur pour lui. Elle forme une plus-value qui a pour le capitaliste tous les charmes d’une création ex nihilo. Je nomme cette partie de la journée de travail, temps extra et le travail dépensé en elle surtravail.
« Une création ex nihilo » — tirée de rien : l'ironie vise l'employeur, pour qui cette valeur semble apparaître d'elle-même, alors qu'elle « coûte » à l'ouvrier une dépense de force bien réelle.
En détail
Deux parties d'une même journée. Marx additionne les deux pour obtenir la journée de travail.
La somme du travail nécessaire et du surtravail, des parties de temps dans lesquelles l’ouvrier produit l’équivalent de sa force de travail et la plus-value, cette somme forme la grandeur absolue de son temps de travail, c’est-à-dire la journée de travail
Les exemples de Marx supposent une journée de douze heures, dont six suffisent à reproduire le salaire. Ces chiffres sont ceux d'une démonstration, pas d'une mesure : le rapport réel varie selon les époques, les branches et les entreprises.
Une coupure qui n'est pas dans le temps. On imagine volontiers un matin payé et un après-midi gratuit. Marx précise que la division est une proportion, pas un horaire.
On pourrait, en effet, exprimer le même rapport en disant, par exemple, que l’ouvrier travaille dans chaque minute 30 secondes pour le capitaliste et 30 pour lui-même.
Chaque minute contient les deux. C'est pourquoi aucun salarié ne peut « s'arrêter au moment où le surtravail commence » : ce moment n'existe pas sur l'horloge.
Un travail non payé qui a l'air payé. Le salaire est versé pour toute la durée du contrat. Rien, dans la forme du paiement, ne distingue les deux parties.
C’est l’inverse chez le travail salarié : même le surtravail ou travail non payé revêt l’apparence de travail payé.
« L'inverse » renvoie à l'esclave, dont tout le travail semble gratuit alors qu'une partie sert à le nourrir. Chez le salarié, c'est l'inverse : tout semble payé, alors qu'une partie ne l'est pas. Cette apparence n'est pas une illusion personnelle : elle tient à la forme même du salaire, et elle explique pourquoi l'idée d'un travail non payé paraît d'abord absurde à ceux qui le fournissent.
Deux manières d'agrandir le surtravail. L'employeur peut allonger la journée : c'est ce que Marx appelle la plus-value absolue. Il peut aussi réduire le travail nécessaire — en rendant moins cher ce que les salariés consomment, ou en augmentant la productivité — sans toucher à la durée : c'est la plus-value relative. Quand la loi limite la journée, la seconde voie prend le relais.
Un exemple d'aujourd'hui
Dans un entrepôt, un préparateur de commandes travaille 7 heures par jour. Supposons — les chiffres sont fictifs — que la valeur qu'il ajoute en une journée corresponde à 300 euros, et que son salaire, cotisations comprises, en représente 150 : la moitié de sa journée reproduit ce qu'il coûte, l'autre moitié produit ce que garde l'entreprise. Si l'entrepôt installe un système qui guide ses gestes et lui fait préparer un tiers de commandes en plus, sans changer son salaire ni sa durée de travail, la part de la journée qui reproduit son salaire diminue. Il n'a pas travaillé plus longtemps ; il a fourni plus de surtravail.
Questions courantes
« Combien d'heures par jour travaille-t-on gratuitement ? »
Réponse. Aucune statistique ne le mesure, parce que la comptabilité ne connaît pas le surtravail. On peut seulement établir qu'une fois les salaires payés, il reste une part importante de ce qui a été produit.
Ce chiffre ne se convertit pas en heures. Le taux de marge n'est pas la plus-value : c'est une catégorie de comptabilité nationale, la part de l'excédent brut d'exploitation dans la valeur ajoutée, calculée après les rémunérations et les cotisations, mais avant les impôts, les intérêts et l'amortissement. Il montre qu'il reste quelque chose, et combien ; il ne mesure pas le surtravail, et ne doit pas être présenté comme sa mesure.
« Si je suis payé au-dessus du SMIC, y a-t-il encore du surtravail ? »
Réponse. Oui, au sens de Marx, tant que l'employeur gagne à employer. Le surtravail ne dépend pas du niveau du salaire, mais de l'écart entre ce que coûte la force de travail et ce qu'elle produit.
Un salarié très bien payé dans une entreprise très productive peut fournir, en proportion, plus de surtravail qu'un salarié modeste dans une petite entreprise peu équipée. Le niveau du salaire dit ce que vaut — ou ce qu'a pu obtenir — une force de travail ; il ne dit pas ce qu'elle rapporte. Un employeur n'embauche que si ce qu'il attend du poste dépasse ce qu'il coûte : c'est la condition même de l'embauche.
« Les heures supplémentaires, c'est du surtravail ? »
Réponse. Elles en contiennent, mais elles n'en sont pas la source. Le surtravail commence bien avant, dans la journée normale. Marx l'explique à propos d'un patron qui se plaint de ses concurrents :
Il ne sait pas que le soi‑disant prix normal du travail contient aussi un certain quantum de travail non payé, et que c’est précisément ce travail non payé qui est la source de son gain normal. Le temps de surtravail n’existe pas pour lui, car il est compris dans la journée normale qu’il croit payer avec le salaire quotidien. Il admet cependant un temps supplémentaire qu’il calcule d’après la prolongation de la journée au‑delà de la limite correspondant au prix ordinaire du travail. Vis-à-vis du sous‑vendeur, son concurrent, il insiste même pour que ce temps soit payé plus cher (extra pay). Mais ici encore, il ignore que ce surplus de prix renferme tout aussi bien du travail non payé que le prix ordinaire de l’heure de travail.
L'heure supplémentaire majorée paraît être la seule où l'employeur « paie le surplus ». Marx répond que le prix de l'heure normale contient déjà du travail non payé, et que l'heure majorée en contient aussi. La majoration réduit la part non payée de ces heures-là ; elle ne la supprime pas.
« Le surtravail existait-il avant le capitalisme ? »
Réponse. Oui. Ce qui est propre au capitalisme, ce n'est pas le surtravail, c'est sa forme.
Le capital n’a point inventé le surtravail. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d’ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production.
Le serf, l'esclave, le paysan soumis à la dîme fournissaient du surtravail. Sous le servage, il était même visible à l'œil nu :
Il en est autrement avec la corvée. L’espace sépare le travail nécessaire que le paysan valaque, par exemple, exécute pour son propre entretien, de son travail extra pour le boyard. Il exécute l’un sur son champ à lui et l’autre sur la terre seigneuriale. Les deux parties du temps de travail existent ainsi l’une à côté de l’autre d’une manière indépendante. Sous la forme de corvée, le surtravail est rigoureusement distinct du travail nécessaire.
Le paysan savait combien de jours il devait au seigneur. Le salarié, lui, ne voit qu'une journée entièrement payée. La nouveauté du capitalisme est d'avoir fondu les deux parties dans un même temps et un même salaire.
« Une société sans surtravail est-elle possible ? »
Réponse. Pas au sens où plus personne ne travaillerait au-delà de son propre entretien, et Marx ne l'a jamais prétendu. Toute société doit nourrir ceux qui ne travaillent pas — enfants, malades, personnes âgées —, entretenir ses équipements, constituer des réserves, investir. Marx le rappelle lui-même dans la Critique du programme de Gotha, contre l'idée que chacun pourrait recevoir l'intégralité de ce qu'il produit.
Ce que Marx met en cause, c'est que le travail au-delà du nécessaire soit approprié par ceux qui possèdent les moyens de production, et que son usage soit décidé par eux. La question n'est pas l'existence d'un excédent, mais qui le contrôle.
« Le travail nécessaire, c'est le "temps de travail socialement nécessaire" ? »
Réponse. Non, et la ressemblance des mots induit souvent en erreur. Le travail nécessaire est la partie de la journée qui reproduit la valeur du salaire. Le temps de travail socialement nécessaire est la quantité moyenne de travail qu'exige la production d'une marchandise dans les conditions normales d'une époque : c'est lui qui en mesure la valeur. Le premier découpe la journée d'un salarié ; le second sert à mesurer toutes les marchandises.
Pour comprendre pourquoi
Cette réponse peut servir à quelqu’un d’autre.