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Lexique · La marchandise
Temps de travail socialement nécessaire
Aussi : travail socialement nécessaire · travail simple · travail complexe · travail qualifié
Qu'est-ce que le temps de travail socialement nécessaire ?
Chez Marx, le temps de travail socialement nécessaire est le temps qu'exige la production d'une marchandise dans les conditions moyennes d'une société et d'une époque : c'est lui, et non le temps réellement passé, qui en détermine la valeur.
Ce que ce n'est pas
Ce n'est pas le temps passé par chacun. Un artisan lent ou mal équipé ne produit pas une marchandise de plus grande valeur que son voisin rapide. Ce qui compte est la moyenne sociale.
Ce n'est pas le « travail nécessaire ». La ressemblance des mots trompe. Le travail nécessaire est la partie de la journée d'un salarié qui reproduit la valeur de son salaire. Le temps de travail socialement nécessaire mesure la valeur de toutes les marchandises.
Ce n'est pas une grandeur fixe. Il baisse chaque fois que la productivité augmente quelque part : une innovation dans une usine change la valeur des produits de toutes les autres.
Ce n'est pas un calcul que quelqu'un fait. Personne ne mesure ce temps moyen pour fixer les prix. Il s'impose par la concurrence, après coup, à ceux qui produisent trop lentement.
Ce que Marx écrit
Marx vient d'établir que la valeur se mesure par la durée du travail. Il précise aussitôt de quel temps il parle :
Le temps socialement nécessaire à la production des marchandises est celui qu’exige tout travail, exécuté avec le degré moyen d’habileté et d’intensité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales.
Trois conditions : une habileté moyenne, une intensité moyenne, des moyens de production normaux pour l'époque. D'où la conclusion :
C’est donc seulement le quantum de travail ou le temps de travail nécessaire, dans une société donnée, à la production d’un article, qui en détermine la quantité de valeur.
« Dans une société donnée » : la mesure change d'un pays à l'autre et d'une époque à l'autre.
En détail
Un exemple historique. Marx prend le cas du tissage anglais au moment où le métier mécanique se répand.
Après l’introduction en Angleterre du tissage à la vapeur, il fallut peut-être moitié moins de travail qu’auparavant pour transformer en tissu une certaine quantité de fil. Le tisserand anglais, lui, eut toujours besoin du même temps pour opérer cette transformation ; mais dès lors le produit de son heure de travail individuelle ne représenta plus que la moitié d’une heure sociale de travail et ne donna plus que la moitié de la valeur première.
Le tisserand à la main n'a pas changé de méthode ; il travaille autant qu'avant. Mais une heure de son travail ne vaut plus qu'une demi-heure de travail social. Pour vivre, il doit travailler deux fois plus, ou disparaître. C'est ce qui est arrivé aux tisserands à la main anglais au XIXᵉ siècle, dont Marx décrit la ruine dans le chapitre sur le machinisme.
La loi qui en découle. Plus le travail est productif, moins chaque produit contient de travail, et moins il vaut.
La quantité de valeur d’une marchandise varie donc en raison directe du quantum et en raison inverse de la force productive du travail qui se réalise en elle.
C'est la raison pour laquelle les marchandises produites en grande série deviennent meilleur marché. Et c'est ce qui pousse chaque entreprise à innover : celle qui produit en moins de temps que la moyenne vend au prix courant et empoche la différence, jusqu'à ce que les autres la rattrapent.
Une mesure qui s'impose de l'extérieur. Le temps socialement nécessaire n'est affiché nulle part. Le producteur le découvre au moment de vendre : s'il a mis plus de temps que la moyenne, son prix de revient dépasse le prix du marché, et il perd de l'argent. C'est par la concurrence que la moyenne sociale devient une contrainte pour chacun.
Un exemple d'aujourd'hui
Une petite imprimerie met deux heures à produire un lot de cartes de visite avec une machine ancienne. Une imprimerie en ligne, équipée de presses numériques et d'une chaîne automatisée, produit le même lot en dix minutes. Les clients ne paieront pas plus cher les cartes de la première parce qu'elles ont pris plus de temps : le prix est réglé par les conditions de production les plus répandues. La petite imprimerie doit s'équiper, se spécialiser — sur des travaux que les grandes ne font pas —, ou fermer. Son travail n'a pas perdu sa qualité ; il a perdu sa valeur relative.
Questions courantes
« Si je travaille plus lentement, ce que je produis vaut-il plus ? »
Réponse. Non, et c'est l'objection que Marx s'adresse à lui-même.
On pourrait s’imaginer que si la valeur d’une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé pendant sa production, plus un homme est paresseux ou inhabile, plus sa marchandise a de valeur, parce qu’il emploie plus de temps à sa fabrication.
Il y répond par la notion de temps socialement nécessaire : seul compte le temps moyen. Le producteur lent ne crée pas plus de valeur ; il gaspille une partie de son travail, qui ne sera pas reconnue sur le marché.
« Un travail qualifié crée-t-il plus de valeur qu'un travail simple ? »
Réponse. Oui. Une heure de travail qualifié compte pour plusieurs heures de travail simple.
Le travail complexe (skilled labour, travail qualifié) n’est qu’une puissance du travail simple, ou plutôt n’est que le travail simple multiplié, de sorte qu’une quantité donnée de travail complexe correspond à une quantité plus grande de travail simple. L’expérience montre que cette réduction se fait constamment.
Le travail qualifié a coûté plus à produire — des années de formation — et il produit davantage de valeur dans le même temps. Mais Marx ne dit pas comment se calcule l'équivalence :
Les proportions diverses, suivant lesquelles différentes espèces de travail sont réduites au travail simple comme à leur unité de mesure, s’établissent dans la société à l’insu des producteurs et leur paraissent des conventions traditionnelles.
La réduction se fait « à l'insu des producteurs », par le jeu du marché. C'est l'un des points de la théorie les plus discutés, y compris par des économistes marxistes : si le coefficient n'est connu qu'à travers les prix, la mesure de la valeur par le temps de travail devient difficile à vérifier.
« Si personne n'achète ce que j'ai produit, mon travail a-t-il créé de la valeur ? »
Réponse. Non. Pour qu'un travail crée de la valeur, il faut que son produit soit utile à d'autres. Et cela vaut aussi pour les quantités produites dans une branche entière.
Supposons enfin que chaque morceau de toile qui se trouve sur le marché n’ait coûté que le temps de travail socialement nécessaire. Néanmoins, la somme totale de ces morceaux peut représenter du travail dépensé en pure perte. Si l’estomac du marché ne peut pas absorber toute la toile au prix normal de deux shillings par mètre, cela prouve qu’une trop grande partie du travail social a été dépensée sous forme de tissage. L’effet est le même que si chaque tisserand en particulier avait employé pour son produit individuel plus que le travail nécessaire socialement.
Même si chaque tisserand a travaillé à la vitesse moyenne, une production trop abondante fait que le travail de toute la branche compte pour moins. « Socialement nécessaire » a donc deux sens : produire au rythme moyen, et produire ce que la société, à travers le marché, est prête à absorber. C'est dans l'écart entre les deux que naissent les surproductions et les crises.
« Peut-on calculer ce temps pour un produit donné ? »
Réponse. Pas directement. Il n'existe aucune statistique qui l'enregistre, et Marx ne prétend pas qu'on puisse le lire quelque part : il s'établit par la concurrence, et se manifeste à travers les prix.
On peut en revanche observer ses effets. Quand le temps de production d'un bien baisse fortement — les téléviseurs, les ordinateurs, les vêtements fabriqués en série —, son prix baisse à la longue, malgré les écarts que créent la mode, les marques ou les monopoles. C'est ce mouvement de long terme que la théorie de Marx prétend expliquer, plus que le prix d'un objet un jour donné.
Pour comprendre pourquoi
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