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Lexique · Ce que tu vends
Exploitation
Aussi : taux d'exploitation · taux de la plus-value
Que veut dire « exploitation » chez Marx ?
Chez Marx, l'exploitation est l'appropriation par l'employeur du travail que le salarié fournit au-delà de ce que vaut son salaire : un rapport mesurable, qui existe même quand le salaire est correct et le contrat respecté.
Ce que ce n'est pas
Ce n'est pas un vol. Le salarié reçoit ce qui a été convenu, et ce qui a été convenu correspond, en règle générale, à la valeur de sa force de travail. L'exploitation, chez Marx, se produit à l'intérieur d'un échange régulier. C'est ce qui la distingue de la fraude, du travail dissimulé ou du salaire impayé, qui existent aussi, mais qui sont autre chose.
Ce n'est pas la misère. Dans la langue courante, « exploité » veut dire payé une misère et maltraité. Chez Marx, le mot désigne un rapport : il y a exploitation dès qu'il y a surtravail approprié par un autre, quel que soit le niveau du salaire. Un salarié bien payé peut être exploité ; un indépendant pauvre ne l'est pas, au sens strict.
Ce n'est pas une affaire de méchanceté. Le mot ne qualifie pas le caractère d'un patron. Il décrit une position, que le patron le plus attentionné occupe comme le plus dur.
Ce n'est pas réservé à l'usine. Le rapport est le même pour la caissière, l'ingénieur, le livreur ou l'aide-soignante d'une clinique privée : vendre sa force de travail à quelqu'un qui en tire plus qu'elle ne coûte.
Ce que Marx écrit
Marx ne se contente pas du mot : il en fait une grandeur.
Le taux de la plus-value est donc l’expression exacte du degré d’exploitation de la force de travail par le capital ou du travailleur par le capitaliste.
Le taux de la plus-value rapporte le surtravail au travail nécessaire — la part non payée de la journée à la part payée. Dans l'exemple chiffré de Marx, où la moitié de la journée suffit à reproduire le salaire, le taux est de 100 % : pour chaque heure payée, une heure non payée. « Exploitation » est donc chez lui un terme d'analyse, qui admet des degrés, et pas seulement une indignation.
En détail
Un échange en règle. Marx tient à montrer que l'exploitation n'a besoin d'aucune tricherie. L'employeur paie la force de travail à sa valeur, puis en fait usage pendant toute la durée convenue. Que cet usage produise plus qu'elle n'a coûté, c'est, écrit-il avec ironie :
Que l’entretien journalier de cette force ne coûte qu’une demi‑journée de travail, bien qu’elle puisse opérer ou travailler pendant la journée entière, c’est‑à‑dire que la valeur créée par son usage pendant un jour soit le double de sa propre valeur journalière, c’est là une chance particulièrement heureuse pour l’acheteur, mais qui ne lèse en rien le droit du vendeur.
Et il conclut le raisonnement ainsi :
Le tour est fait. L’argent s’est métamorphosé en capital. Le problème est résolu dans tous ses termes. La loi des échanges a été rigoureusement observée, équivalent contre équivalent.
C'est le point le plus dérangeant de l'analyse. Si l'exploitation venait d'une fraude, il suffirait de faire respecter les règles. Elle vient du fonctionnement normal des règles : de l'achat et de l'usage d'une marchandise qui produit plus qu'elle ne vaut.
Une forme parmi d'autres. L'exploitation n'est pas une invention du capitalisme. Toute société où une minorité possède les moyens de production prélève du surtravail sur ceux qui travaillent. Ce qui change, c'est la forme.
Les différentes formes économiques revêtues par la société, l’esclavage, par exemple, et le salariat, ne se distinguent que par le mode dont ce surtravail est imposé et extorqué au producteur immédiat, à l’ouvrier.
Le maître possède l'esclave ; le seigneur prélève des jours de corvée ; l'employeur achète une force de travail. Dans le salariat, le surtravail n'est imposé par aucune contrainte personnelle : c'est la nécessité de gagner sa vie, faute d'autres moyens, qui pousse à vendre sa force de travail.
Invisible par construction. Rien, sur une fiche de paie, ne sépare le travail payé du travail non payé. Le salaire couvre toute la durée du contrat, et tout semble payé. C'est pourquoi l'exploitation se démontre plus qu'elle ne se constate.
Un exemple d'aujourd'hui
Deux salariés travaillent pour la même grande entreprise de services numériques. L'une est développeuse, payée nettement au-dessus du salaire médian, avec des horaires souples et du télétravail. L'autre nettoie les bureaux le soir pour une société sous-traitante, au salaire minimum, en horaires décalés. Leurs conditions n'ont presque rien de commun. Pour Marx, pourtant, les deux sont exploités : chacune et chacun produit, pour l'entreprise qui l'emploie, plus que ce que coûte son salaire. Ce qui les sépare, c'est le prix de leur force de travail, la dureté du travail, la sécurité de l'emploi — des différences bien réelles, mais qui portent sur les conditions de l'exploitation, pas sur son existence.
Questions courantes
« Si je suis bien payé, suis-je exploité ? »
Réponse. Au sens de Marx, oui, tant que l'employeur tire du travail fourni plus que ce qu'il paie — ce qui est la raison même de l'embauche. Un bon salaire change les conditions, pas le rapport.
Mais si un meilleur traitement, une nourriture plus abondante, des vêtements plus propres et un surcroît de pécule ne font pas tomber les chaînes de l’esclavage, il en est de même de celles du salariat. Le mouvement ascendant imprimé aux prix du travail par l’accumulation du capital prouve, au contraire, que la chaîne d’or, à laquelle le capitaliste tient le salarié rivé et que celui-ci ne cesse de forger, s’est déjà assez allongée pour permettre un relâchement de tension.
La « chaîne d'or » : Marx admet que les salaires peuvent monter, et que la vie des salariés peut s'améliorer. La chaîne s'allonge, se relâche ; elle ne disparaît pas. C'est même, selon lui, le travail des salariés qui la forge, puisque c'est leur surtravail qui fait grossir le capital dont ils dépendent.
« L'exploitation, c'est la même chose que de mauvaises conditions de travail ? »
Réponse. Non. Les deux vont souvent ensemble, mais ce sont deux choses distinctes.
Les mauvaises conditions — horaires écrasants, cadences, risques pour la santé, harcèlement — sont des manières de rendre l'exploitation plus forte : allonger la journée, intensifier le travail, économiser sur la sécurité. Marx les décrit longuement. Mais l'exploitation existe aussi dans un bureau confortable. On peut améliorer les conditions de travail sans toucher à l'exploitation, et l'histoire du droit du travail en donne de nombreux exemples ; on ne peut pas supprimer l'exploitation en améliorant seulement les conditions.
« Mon patron est quelqu'un de bien. Il m'exploite quand même ? »
Réponse. Oui, au sens de Marx, et il ne peut guère faire autrement. Ce n'est pas sa morale qui est en cause, c'est la contrainte qui pèse sur lui.
Le développement de la production capitaliste nécessite un agrandissement continu du capital placé dans une entreprise, et la concurrence impose les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel. Elle ne lui permet pas de conserver son capital sans l’accroître, et il ne peut continuer de l’accroître à moins d’une accumulation progressive.
Un employeur qui renoncerait au surtravail de ses salariés verrait ses concurrents produire moins cher, investir davantage, et finirait par disparaître. La gentillesse d'un patron peut changer beaucoup dans la vie de ses salariés — l'ambiance, la souplesse, le respect. Elle ne change pas la position qu'il occupe, ni ce qu'elle exige de lui.
« Un petit patron qui travaille autant que ses salariés les exploite-t-il ? »
Réponse. En partie : il s'approprie le surtravail de ses salariés, mais il fournit lui-même du travail. Marx décrit précisément ce cas.
Assurément, il peut lui-même, comme son ouvrier, mettre la patte à l’œuvre mais alors il n’est plus qu’un être hybride, qu’une chose intermédiaire entre capitaliste et travailleur, un « petit patron ».
Le « petit patron » est un être hybride. Une part de son revenu vient de son propre travail, une part du surtravail de ses employés. Et il est souvent lui-même sous pression : d'un donneur d'ordre qui impose ses prix, d'une banque qui lui prête, d'une grande enseigne qui le concurrence. Une partie du surtravail qu'il prélève sur ses salariés ne lui reste pas. Le rapport d'exploitation existe bien ; il ne fait pas de lui un grand capitaliste.
« Marx dit-il que le salariat, c'est de l'esclavage ? »
Réponse. Non. Il les compare pour montrer ce qu'ils ont en commun — le surtravail — et ce qui les sépare — la forme. Le salarié est juridiquement libre, et Marx tient à cette différence :
il faut que le propriétaire de la force de travail ne la vende jamais que pour un temps déterminé, car s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui‑même, et de libre qu’il était se fait esclave, de marchand, marchandise.
Le rapprochement porte ailleurs : sur ce que chaque forme rend invisible.
Là le rapport de propriété dissimule le travail de l’esclave pour lui-même, ici le rapport monétaire dissimule le travail gratuit du salarié pour son capitaliste.
Chez l'esclave, tout le travail semble gratuit, alors qu'une partie sert à le nourrir. Chez le salarié, tout semble payé, alors qu'une partie ne l'est pas. Marx ne confond pas les deux conditions ; il montre que la liberté du contrat n'empêche pas le surtravail, elle le rend seulement invisible.
Pour comprendre pourquoi
Cette réponse peut servir à quelqu’un d’autre.