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Lexique · Ce que tu vends

Force de travail

Aussi : puissance de travail

Qu'est-ce que la force de travail ?

Chez Marx, la force de travail est la capacité de travailler, physique et intellectuelle, qu'un salarié vend à un employeur pour un temps convenu : ce qui s'achète n'est pas son travail, mais le droit d'en faire usage.

Ce que ce n'est pas

Ce n'est pas le travail. Au moment où le contrat est signé, le travail n'existe pas encore : il n'existera qu'une fois la capacité mise en mouvement, sous les ordres de l'acheteur. Toute l'analyse de Marx tient dans cet écart. Ce que coûte la capacité et ce qu'elle produit une fois employée sont deux grandeurs différentes — c'est de cette différence que naît la plus-value.

Ce n'est pas la personne. Le salarié ne se vend pas : il vend l'usage de sa capacité pour un temps déterminé, puis la reprend. S'il la vendait une fois pour toutes, il ne serait plus salarié mais esclave — Marx le dit en toutes lettres, plus bas.

Ce n'est pas seulement la force physique. Le mot « force » fait penser aux bras. La définition de Marx parle de facultés « physiques et intellectuelles » : l'ingénieure, le comptable ou l'infirmière salariés vendent leur force de travail au même titre que le manutentionnaire. Une qualification élevée en augmente le prix, pas la nature : elle coûte plus cher à produire, en années d'études.

Ce n'est pas un « capital humain ». Des économistes ont proposé, au XXᵉ siècle, de traiter les compétences comme un capital que chacun posséderait et ferait fructifier. Pour Marx, la différence est décisive : un capital rapporte à son propriétaire sans qu'il ait à travailler, alors que la force de travail ne rapporte rien tant que son propriétaire ne la vend pas et ne travaille pas.

Ce que Marx écrit

Marx cherche quelle marchandise peut produire plus de valeur qu'elle n'en coûte, et la trouve sur le marché du travail.

Sous ce nom il faut comprendre l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d’un homme dans sa personnalité vivante, et qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre VI — Achat et vente de la force de travail.

La définition est large : tout ce qu'un être humain peut mettre en œuvre pour produire quelque chose d'utile, ses muscles comme son savoir. Et elle est liée au corps vivant : la force de travail ne se détache pas de celui qui la possède. On ne peut pas la livrer et rentrer chez soi ; il faut venir travailler.

En détail

Une marchandise à part. Comme toute marchandise, la force de travail a une valeur — ce que coûte son entretien — et une valeur d'usage — ce qu'on peut en faire. Son usage, le travail, crée de la valeur : c'est la seule marchandise dans ce cas, et c'est pourquoi l'employeur l'achète : non pour la consommer comme un objet, mais pour qu'elle produise plus qu'elle n'a coûté.

Deux conditions historiques. Pour que la force de travail se vende, il faut qu'existent des gens qui la vendent. Marx insiste : cela ne va pas de soi, c'est le résultat d'une histoire.

La transformation de l’argent en capital exige donc que le possesseur d’argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double point de vue. Premièrement le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui ; secondement, il doit n’avoir pas d’autre marchandise à vendre ; être, pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre VI — Achat et vente de la force de travail.

« Libre » dans les deux sens. Libre juridiquement : ni serf attaché à une terre, ni esclave appartenant à un maître, le travailleur peut choisir à qui il vend sa capacité. Et « libre » de tout le reste : sans terre, sans atelier, sans outil, il ne peut pas produire pour son propre compte. Les deux libertés vont ensemble. La première lui permet de vendre ; la seconde l'y oblige.

Vendue pour un temps. La force de travail se loue plus qu'elle ne se vend. Marx tient à cette limite, parce qu'elle sépare le salariat de l'esclavage.

il faut que le propriétaire de la force de travail ne la vende jamais que pour un temps déterminé, car s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui‑même, et de libre qu’il était se fait esclave, de marchand, marchandise.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre VI — Achat et vente de la force de travail.

D'où la forme de tous les contrats de travail : une durée — l'heure, la journée, le mois, la mission — et une rémunération pour cette durée. D'où aussi l'enjeu de la longueur de la journée : ce qui est vendu, c'est un temps d'usage, et tout ce qui se joue ensuite se joue dans ce temps.

Le salaire, prix de la force de travail. Le salaire se présente comme le prix du travail : tant de l'heure, tant pour la mission. Marx soutient que c'est une apparence. Ce que le salaire paie, c'est la force de travail ; et comme le travail fourni produit plus que ce qu'elle coûte, une partie de ce travail n'est pas payée — sans que rien, sur la fiche de paie, ne permette de le voir.

Un exemple d'aujourd'hui

Une aide-soignante signe un contrat de 35 heures par semaine dans une clinique privée. Ce qu'elle vend, ce n'est ni un nombre de toilettes ni un nombre de patients : c'est la disposition, pendant ces heures, de sa capacité à soigner, porter, rassurer, surveiller. Combien de patients elle prendra en charge, à quel rythme, avec combien de collègues — tout cela est décidé par la direction, une fois le contrat signé. Son salaire est fixé d'avance ; ce que son travail rapporte à la clinique dépend de l'usage qui en est fait. Si le service passe de dix à quatorze patients par soignante, le salaire ne bouge pas : c'est l'usage de la force de travail qui a changé.

Questions courantes

« Je vends mon travail ou mon temps ? »

Réponse. Ni l'un ni l'autre, au sens strict : ce qui se vend est la capacité de travailler, pour un temps. Le travail lui-même, une fois commencé, n'appartient déjà plus à celui qui l'exécute.

Ce qui sur le marché fait directement vis-à-vis au capitaliste, ce n’est pas le travail, mais le travailleur. Ce que celui-ci vend, c’est lui-même, sa force de travail. Dès qu’il commence à mettre cette force en mouvement, à travailler, or, dès que son travail existe, ce travail a déjà cessé de lui appartenir et ne peut plus désormais être vendu par lui. Le travail est la substance et la mesure inhérente des valeurs, mais il n’a lui-même aucune valeur.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XIX — Transformation de la valeur ou du prix de la force de travail en salaire.

« Le travail n'a lui-même aucune valeur » : la formule choque, mais elle est précise. Le travail est ce qui crée la valeur ; il ne peut donc pas être lui-même une marchandise qui aurait un prix. Ce qui a un prix, c'est la capacité de travailler. Parler de « vendre son temps » est plus juste que de parler de « vendre son travail » : c'est bien un temps d'usage qui est cédé. Mais ce n'est pas le temps qui produit, c'est la force mise en mouvement pendant ce temps — et l'employeur cherche précisément à en tirer le plus possible.

« Payé à la pièce ou à la mission, je vends encore ma force de travail ? »

Réponse. Oui. Être payé au résultat ne change pas la nature de ce qui est vendu ; seule la manière de compter change.

Le salaire aux pièces n’est qu’une transformation du salaire au temps, de même que celui-ci n’est qu’une transformation de la valeur ou du prix de la force de travail.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XXI — Le salaire aux pièces.

Marx consacre un chapitre au salaire aux pièces et y voit même une forme particulièrement commode pour l'employeur : le contrôle de l'intensité du travail passe dans le mode de paiement. Celui qui est payé à la pièce se surveille lui-même. Le raisonnement vaut pour la prime au rendement, la commission du commercial ou la course du livreur.

« Un auto-entrepreneur vend-il sa force de travail ? »

Réponse. Cela dépend de sa situation réelle, pas de son statut. Le statut juridique dit qu'il vend un service ; l'analyse de Marx demande ce qu'il possède et qui décide.

Un artisan qui a ses outils, choisit ses clients et fixe ses prix vend le produit de son travail : il appartient à ce que Marx appelle la petite bourgeoisie. Un livreur ou un chauffeur qui dépend d'une seule plateforme, laquelle fixe le prix de la course, répartit les commandes et peut le déconnecter, est dans une situation très proche du salariat : il met sa capacité de travail à la disposition d'un autre, qui en organise l'usage. À la différence du salarié, il paie lui-même ses outils — vélo, voiture, téléphone — et n'a ni salaire minimum ni protection contre la perte de son activité.

« Je ne suis pas une marchandise, si ? »

Réponse. La personne, non ; sa capacité de travailler, oui — et Marx souligne que la distinction est plus fragile qu'elle n'en a l'air, puisque cette capacité ne se sépare pas de celui qui la possède.

La force de travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend-il ? Pour vivre. Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l'activité vitale propre à l'ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c'est cette activité vitale qu'il vend à un tiers pour s'assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n'est donc pour lui qu'un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même, le travail n'est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie.
Karl Marx, Travail salarié et capital, p. 13.

Ce passage vient de Travail salarié et capital, texte de 1849 que Engels a révisé en 1891 pour y introduire le vocabulaire du Capital : là où Marx écrivait que l'ouvrier vend son « travail », Engels a écrit « force de travail », et il s'en explique dans son introduction. Le fond est de Marx : celui qui n'a rien d'autre à vendre que sa capacité de travailler vend une part de sa vie. Le droit garantit qu'il ne vend pas sa personne ; il ne change pas le fait qu'il doit vendre sa capacité pour vivre.

« Qu'est-ce qui fixe le prix de la force de travail ? »

Réponse. Pour Marx, sa valeur est ce que coûte son entretien : ce qu'il faut pour vivre, se loger, se former, élever des enfants qui prendront la relève. Le salaire effectif oscille ensuite autour de cette valeur.

La valeur de la force de travail est déterminée par la valeur des subsistances nécessaires à l’entretien de l’ouvrier, lesquelles changent de valeur suivant le degré de productivité du travail.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XVII — Variations dans le rapport de grandeur entre la plus-value et la valeur de la force de travail, I Données : Durée et intensité de travail constantes. Productivité variable.

Ce n'est pas un minimum biologique. Ce qu'un pays et une époque jugent nécessaire — un logement chauffé, un téléphone, des années d'études — fait partie de la valeur de la force de travail.

La force de travail renferme donc, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique ; ce qui la distingue des autres marchandises. Mais pour un pays et une époque donnés, la mesure nécessaire des moyens de subsistance est aussi donnée.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre VI — Achat et vente de la force de travail.

Deux conséquences. D'abord, la valeur de la force de travail baisse quand les biens de consommation courante deviennent moins chers à produire : c'est ce qui permet d'augmenter la part non payée de la journée sans baisser le niveau de vie, et c'est le sens de la plus-value relative. Ensuite, l'« élément moral et historique » n'est pas fixé une fois pour toutes : il dépend de ce que les salariés ont pu obtenir et défendre — salaire minimum, conventions collectives, droits sociaux. Autour de cette valeur, le prix varie avec l'offre et la demande, et en particulier avec le nombre de personnes qui cherchent un emploi.

Pour comprendre pourquoi

Cette réponse peut servir à quelqu’un d’autre.

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