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Lexique · Les classes

Prolétariat

Aussi : prolétaire · classe ouvrière · salariat

Qu'est-ce que le prolétariat ?

Chez Marx, le prolétariat est la classe de ceux qui ne possèdent aucun moyen de production et doivent donc, pour vivre, vendre leur force de travail à ceux qui en possèdent.

Ce que ce n'est pas

Ce n'est pas « les pauvres ». Être prolétaire, c'est occuper une place : n'avoir que sa force de travail à vendre. Un salarié bien payé peut l'être ; un petit commerçant en difficulté, propriétaire de sa boutique, ne l'est pas au sens strict.

Ce n'est pas seulement l'ouvrier d'usine. En 1848, le Manifeste pense d'abord aux ouvriers de la grande industrie, qui en étaient alors la figure la plus nette. Mais la définition repose sur la situation, pas sur le métier : la caissière, l'aide-soignante, le développeur ou le livreur salarié vendent eux aussi leur force de travail.

Ce n'est pas une identité ou un style de vie. Le mot n'implique ni une culture, ni un quartier, ni une conscience particulière. On peut être prolétaire sans s'en douter, et sans s'y reconnaître.

Ce n'est pas un groupe figé. On entre dans le prolétariat et on en sort : un artisan qui ferme son atelier et devient salarié y entre ; un salarié qui fonde une entreprise et embauche en sort.

Ce que Marx écrit

Le Manifeste définit le prolétariat par sa dépendance, et le fait naître avec la bourgeoisie :

Avec le développement de la Bourgeoisie, c’est-à-dire du capital, se développe aussi le Prolétariat, la classe des ouvriers modernes, qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail, et qui n’en trouvent plus dès que leur travail cesse d’agrandir le capital.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie I — Bourgeois et prolétaires.

Et il poursuit, avec le vocabulaire de 1848 :

Les ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise comme tout autre article du commerce ; ils subissent, par conséquent, toutes les vicissitudes de la concurrence, toutes les fluctuations du marché.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie I — Bourgeois et prolétaires.

Deux traits. Le prolétaire vit de son travail, à condition de trouver un acheteur ; et il n'est employé que tant que son travail « agrandit le capital ». Le texte dit que les ouvriers « se vendent » : la distinction entre le travail et la force de travail, qui permettra de dire plus exactement ce qui est vendu, ne sera établie que plus tard, dans Le Capital.

En détail

Une séparation. Ce qui fait le prolétaire, ce n'est pas un manque d'argent, c'est un manque de moyens de production : ni terre, ni atelier, ni outils qui lui permettraient de produire pour son propre compte. Marx en fait le fondement de tout le système.

Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XXVI — Le secret de l’accumulation primitive.

Cette séparation est le résultat d'une histoire — l'expropriation des paysans et des artisans — et elle se reproduit chaque jour : le salaire permet de vivre, rarement d'acquérir des moyens de production.

Une classe face à une autre. Le prolétariat n'existe pas seul : il se définit en face de la bourgeoisie, qui possède ce qui lui manque. L'une fournit les moyens de production, l'autre le travail, et le revenu de la première vient du travail non payé de la seconde.

Une position et une organisation. Occuper la même place ne suffit pas à agir ensemble. Le Manifeste le sait :

L’organisation du Prolétariat en classe, et par suite en parti politique, est sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours ; et toujours plus forte, plus ferme, plus formidable.
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie I — Bourgeois et prolétaires.

La première phrase décrit un mécanisme toujours actif : les salariés sont en concurrence pour les emplois, les postes, les augmentations, et cette concurrence défait sans cesse leur unité. La seconde est une affirmation de combat, pas un constat : l'organisation des salariés a connu depuis 1848 des progrès et des reculs durables, et elle ne « renaît » pas toujours « plus forte ».

Un exemple d'aujourd'hui

Dans une même entreprise de logiciels travaillent une développeuse, un commercial, une assistante administrative et un agent d'entretien employé par un sous-traitant. Leurs salaires vont du simple au quadruple, leurs diplômes, leurs goûts et leurs votes diffèrent. Aucun ne possède les serveurs, les locaux ou le code sur lequel il travaille ; tous perdraient leur revenu s'ils perdaient leur emploi ; aucun ne pourrait vivre plus de quelques mois de son épargne. Au sens de Marx, ils appartiennent tous au prolétariat. Ce qui les sépare est réel, et pèse sur la manière dont chacun se voit ; ce qui les réunit est la place qu'ils occupent.

Questions courantes

« Prolétaire, ça veut dire pauvre ? »

Réponse. Non. Le prolétariat réunit des situations très diverses, des plus modestes aux plus confortables.

Ces montants sont ramenés à un temps complet : ils ne disent rien de ce que touchent réellement les salariés à temps partiel, et ils excluent la fonction publique et les non-salariés. Ils montrent un écart important à l'intérieur du salariat. Pour Marx, cet écart compte — il fait des vies très différentes —, mais il ne change pas la position : tous vivent de la vente de leur force de travail.

« La classe ouvrière existe-t-elle encore ? »

Réponse. Les ouvriers d'industrie sont moins nombreux qu'autrefois ; la condition de prolétaire, elle, s'est étendue.

Le statut de salarié ne recouvre pas exactement la notion de prolétaire : il inclut des dirigeants salariés, et les non-salariés ne sont pas tous des employeurs — la plupart sont des indépendants sans salariés. Mais l'ordre de grandeur est net : près de neuf personnes en emploi sur dix vivent d'un salaire. Si l'on appelle « classe ouvrière » les ouvriers de l'industrie, elle a reculé ; si l'on appelle ainsi, comme Marx, ceux qui n'ont que leur force de travail à vendre, elle rassemble la grande majorité des actifs.

« Un cadre ou un ingénieur est-il un prolétaire ? »

Réponse. S'il est salarié et ne possède pas de moyens de production, oui par sa position — même si sa fonction le place parfois du côté de la direction. Marx avait déjà élargi la notion au-delà du travail manuel :

Pour être productif, il n’est plus nécessaire de mettre soi-même la main à l’œuvre ; il suffit d’être un organe du travailleur collectif ou d’en remplir une fonction quelconque.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XVI — Plus-value absolue et plus-value relative.

L'ingénieur qui conçoit, le technicien qui règle, l'ouvrier qui fabrique sont des « organes » d'un même travailleur collectif. Le cas des cadres dirigeants est plus discuté : salariés par leur statut, ils commandent au nom des propriétaires, et une part de leur rémunération peut venir des profits.

« Un fonctionnaire est-il un prolétaire ? »

Réponse. Il vend sa force de travail et ne possède pas de moyens de production : sur ce point, sa situation est celle d'un prolétaire. Mais il ne travaille pas pour un capitaliste, et ne produit pas de plus-value. Marx l'illustre par un exemple :

Donc, n’est censé productif que le travailleur qui rend une plus-value au capitaliste ou dont le travail féconde le capital. Un maître d’école, par exemple, est un travailleur productif, non parce qu’il forme l’esprit de ses élèves, mais parce qu’il rapporte des pièces de cent sous à son patron. Que celui-ci ait placé son capital dans une fabrique de leçons au lieu de placer dans une fabrique de saucissons, c’est son affaire.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XVI — Plus-value absolue et plus-value relative.

Le même cours, donné dans une école privée à but lucratif ou dans une école publique, n'a pas le même statut économique : dans le premier cas, il rapporte un profit ; dans le second, il est financé par l'impôt.

« Si je peux changer de patron, ou créer mon entreprise, suis-je vraiment prolétaire ? »

Réponse. Oui, tant qu'il faut vendre sa force de travail pour vivre. Changer d'employeur ne fait pas changer de classe.

Ce n’est plus le hasard qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. C’est le double moulinet du procès lui-même qui rejette toujours le premier sur le marché comme vendeur de sa force de travail et transforme son produit toujours en moyen d’achat pour le second. Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste, avant de se vendre à un capitaliste individuel.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXIII Reproduction simple.

Le salarié est libre de choisir à qui il se vend, pas de ne pas se vendre. Quant à créer une entreprise, certains y parviennent : la frontière entre les classes n'est pas étanche. Mais ce qui est possible pour quelques-uns ne l'est pas pour tous, puisqu'une entreprise a besoin de salariés.

« "Les prolétaires n'ont rien à perdre que leurs chaînes" : est-ce encore vrai ? »

Réponse. Pas au sens littéral, et Marx lui-même a nuancé la formule. Elle conclut le Manifeste :

Les prolétaires n’ont rien à y perdre, hors leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Partie IV — Position des communistes vis-à-vis des différents partis de l’opposition.

En 1848, la formule décrivait une condition faite de misère, sans droits ni protection. Les salariés des pays développés ont aujourd'hui beaucoup à perdre : un logement, une épargne, des droits sociaux. Une vingtaine d'années après le Manifeste, Le Capital en tient compte :

Mais si un meilleur traitement, une nourriture plus abondante, des vêtements plus propres et un surcroît de pécule ne font pas tomber les chaînes de l’esclavage, il en est de même de celles du salariat. Le mouvement ascendant imprimé aux prix du travail par l’accumulation du capital prouve, au contraire, que la chaîne d’or, à laquelle le capitaliste tient le salarié rivé et que celui-ci ne cesse de forger, s’est déjà assez allongée pour permettre un relâchement de tension.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, I La composition du capital restant la même, le progrès de l’accumulation tend à faire monter le taux des salaires.

La chaîne peut s'allonger et devenir d'or ; pour Marx, elle reste une chaîne tant qu'il faut vendre sa force de travail pour vivre.

Pour comprendre pourquoi

Cette réponse peut servir à quelqu’un d’autre.

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