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Lexique · Le mouvement

Armée de réserve

Aussi : armée industrielle de réserve · surpopulation relative · chômage

Qu'est-ce que l'armée de réserve chez Marx ?

Chez Marx, l'armée de réserve est la masse des travailleurs sans emploi ou employés de façon irrégulière que l'accumulation du capital produit elle-même, et dont la présence pèse sur les salaires et les conditions de ceux qui travaillent.

Ce que ce n'est pas

Ce n'est pas un accident. Le chômage n'est pas, chez Marx, une panne passagère de l'économie : il naît du mouvement même qui enrichit, et il en est une condition de fonctionnement.

Ce n'est pas un excès de population. Malthus expliquait la misère par une population trop nombreuse pour les ressources. Marx parle de surpopulation « relative » : relative aux besoins du capital, pas aux ressources de la société.

Ce n'est pas un complot. Personne ne constitue cette réserve exprès. Chaque entreprise, en remplaçant du travail par des machines ou en allongeant le travail de ses salariés, contribue à la grossir sans l'avoir voulu.

Ce n'est pas seulement les chômeurs. Marx y inclut ceux qui travaillent de façon irrégulière, entre deux emplois, à temps partiel ou à la tâche : tous ceux que le capital peut mobiliser quand il en a besoin.

Ce que Marx écrit

L'expression apparaît au chapitre sur la loi générale de l'accumulation :

Si l’accumulation, le progrès de la richesse sur la base capitaliste, produit donc nécessairement une surpopulation ouvrière, celle-ci devient à son tour le levier le plus puissant de l’accumulation, une condition d’existence de la production capitaliste dans son état de développement intégral. Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, III Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve.

Deux idées dans le passage. La réserve est un produit de l'accumulation : le capital, en grandissant, rend des travailleurs superflus. Et elle en devient un « levier » : elle fournit des bras disponibles dès que la production s'accélère, sans que le capital ait eu à les former ni à les entretenir.

En détail

Une réserve qui grandit avec la richesse. Le paradoxe est voulu : plus la société est riche, plus la réserve est grande.

Les mêmes causes qui développent la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité de la force ouvrière, la réserve industrielle doit augmenter avec les ressorts de la richesse.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, IV Formes d’existence de la surpopulation relative — La loi générale de l’accumulation capitaliste.

Les mêmes causes — la hausse de la productivité, l'emploi croissant de machines — augmentent la richesse et diminuent, relativement, le besoin de travail.

Produite par ceux qu'elle menace. Marx souligne l'ironie du mécanisme :

En produisant l’accumulation du capital, et à mesure qu’elle y réussit, la classe salariée produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, III Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve.

En produisant les machines et le capital qui les remplacent, les salariés fabriquent eux-mêmes leur concurrence. Le chapitre sur le machinisme en décrit l'effet immédiat :

Les ouvriers que la machine remplace sont rejetés de l’atelier sur le marché de travail où ils viennent augmenter les forces déjà disponibles pour l’exploitation capitaliste.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XV — Machinisme et grande industrie, VI Théorie de la compensation.

Le chômage des uns, le surmenage des autres. Marx relève un cercle :

L’excès de travail imposé à la fraction de la classe salariée qui se trouve en service actif grossit les rangs de la réserve, et, en augmentant la pression que la concurrence de la dernière exerce sur la première, force celle-ci à subir plus docilement les ordres du capital.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, III Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve.

Quand des salariés font des heures supplémentaires, d'autres restent sans emploi ; et la peur du chômage pousse ceux qui travaillent à accepter davantage. L'excès de travail et le manque de travail ne sont pas deux problèmes séparés, mais les deux faces du même rapport.

Un exemple d'aujourd'hui

Une entreprise de logistique cherche des préparateurs de commandes pour la période des fêtes. Elle n'a pas besoin de former qui que ce soit ni de relever les salaires : des agences d'intérim lui fournissent en quelques jours des centaines de personnes, qui travaillent six semaines puis repartent. Pendant ce temps, les salariés permanents de l'entrepôt savent qu'ils peuvent être remplacés, et hésitent à réclamer une augmentation. La réserve est là, disponible, entretenue par d'autres — l'assurance chômage, les familles, les petits boulots — et elle fait sentir sa présence jusque dans les rapports quotidiens au travail.

Questions courantes

« Le chômage fait-il baisser les salaires ? »

Réponse. Il les freine, selon Marx, et c'est même sa fonction principale dans le système.

Pendant les périodes de stagnation et d’activité moyenne, l’armée de réserve industrielle pèse sur l’armée active, pour en refréner les prétentions pendant la période de surproduction et de haute prospérité.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, III Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve.

Quand le chômage est élevé, les salariés négocient en position de faiblesse ; quand il baisse, ils peuvent obtenir davantage. Marx ne nie pas la loi de l'offre et de la demande ; il montre ce qui la règle :

la présence constante d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et la demande du travail et, partant, le salaire dans des limites conformes aux besoins du capital
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XXVIII — Législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du XVe siècle.

L'idée qu'un chômage élevé freine la hausse des salaires est admise bien au-delà du marxisme : la plupart des économistes la retiennent sous une forme ou une autre. Ce que Marx ajoute, c'est que ce chômage n'est pas un hasard du marché, mais un produit régulier de l'accumulation.

« Les intérimaires et les précaires en font-ils partie ? »

Réponse. Oui. Marx distingue plusieurs formes de la surpopulation relative, dont une, qu'il appelle « stagnante », est faite de gens qui travaillent, mais irrégulièrement.

La troisième catégorie de la surpopulation relative, la stagnante, appartient bien à l’armée industrielle active, mais en même temps l’irrégularité extrême de ses occupations en fait un réservoir inépuisable de forces disponibles.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, IV Formes d’existence de la surpopulation relative — La loi générale de l’accumulation capitaliste.

Contrats courts, intérim, temps partiel subi, travail à la tâche : ces situations correspondent à ce que Marx décrit. Elles ont l'avantage, pour les entreprises, de fournir du travail disponible sans engagement durable.

« Si certains métiers manquent de bras, la théorie est-elle fausse ? »

Réponse. Non. Marx parle d'une surpopulation relative, qui varie selon les moments et les branches.

Comme cette surpopulation n’existe que par rapport aux besoins momentanés de l’exploitation capitaliste, elle peut s’enfler et se resserrer d’une manière subite.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, CHAPITRE XXV Loi générale de l’accumulation capitaliste, III Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve.

Dans les périodes de forte croissance, la réserve se vide, les salaires montent, et Marx l'analyse lui-même au début du même chapitre. Et un manque de main-d'œuvre dans un métier peut coexister avec un chômage important ailleurs : la réserve n'est pas faite de travailleurs interchangeables. Ce que la théorie affirme, c'est qu'à travers les cycles, l'accumulation reconstitue sans cesse une réserve, notamment en remplaçant du travail par des machines.

« Le chômage est-il voulu par les patrons ? »

Réponse. Pas au sens d'un projet concerté. Aucun employeur ne licencie pour grossir la réserve ; il licencie, ou n'embauche pas, pour réduire ses coûts face à ses concurrents. Mais tous profitent de l'existence de la réserve, qui leur fournit des travailleurs disponibles et modère les revendications de ceux qu'ils emploient. C'est pourquoi Marx peut écrire qu'elle « appartient au capital » comme si celui-ci l'avait formée à ses frais, sans supposer que quiconque l'ait organisée.

« Les chômeurs sont-ils responsables de leur chômage ? »

Réponse. Pour Marx, non : le chômage est un produit du mouvement du capital, pas une somme de défaillances individuelles. Que certains trouvent un emploi plus vite que d'autres — par leur formation, leur âge, leur réseau — ne change pas le fait qu'il y a, à chaque moment, moins de postes que de personnes qui en cherchent. La concurrence entre chômeurs décide de qui sera embauché ; elle ne décide pas du nombre de ceux qui resteront sans emploi.

Pour comprendre pourquoi

Cette réponse peut servir à quelqu’un d’autre.

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