Brouillon — contenu en cours de relecture.
Lexique · Ce que possède l’autre
Moyens de production
Aussi : moyens de travail · objet de travail · propriété des moyens de production
Que sont les moyens de production ?
Chez Marx, les moyens de production sont tout ce qu'il faut pour produire, hors le travail lui-même — outils, machines, bâtiments, terres, matières — et la question décisive est de savoir à qui ils appartiennent.
Ce que ce n'est pas
Ce n'est pas toute propriété. Un logement, une voiture, un téléphone servent d'abord à vivre, non à produire. Quand le Manifeste parle d'abolir une propriété, il ne vise pas ces biens-là, mais la propriété qui permet de faire travailler les autres.
Ce n'est pas, en soi, du capital. Une machine est une machine. Elle devient du capital quand elle appartient à quelqu'un qui emploie des salariés pour la faire fonctionner et en tirer un profit. Dans les mains d'un artisan qui travaille seul, ou d'une coopérative, la même machine n'est pas du capital au sens de Marx.
Ce n'est pas une catégorie figée. Une chose change de statut avec son usage. La voiture qui sert à aller au travail n'est pas un moyen de production ; celle d'un chauffeur qui transporte des clients en est un.
Ce n'est pas seulement l'usine. Un logiciel, un entrepôt, un réseau de télécommunications, une terre agricole sont des moyens de production, tout autant qu'une chaîne de montage.
Ce que Marx écrit
Marx part de l'activité la plus simple : un homme travaille une matière avec un outil. L'outil, il l'appelle moyen de travail.
Le moyen de travail est une chose ou un ensemble de choses que l’homme interpose entre lui et l’objet de son travail comme constructeurs de son action.
La matière transformée — le bois, le coton, le minerai — est l'objet de travail. Puis Marx se place du point de vue du résultat :
alors tous les deux, moyen et objet de travail, se présentent comme moyens de production.
« Tous les deux » : l'outil et la matière. Les moyens de production sont donc tout ce dont le travail a besoin pour produire, sauf lui-même.
En détail
Ce qui définit une époque. Pour Marx, ce n'est pas d'abord ce qu'une société produit qui la caractérise, mais la manière dont elle produit.
Ce qui distingue une époque économique d’une autre, c’est moins ce que l’on fabrique, que la manière de fabriquer, les moyens de travail par lesquels on fabrique.
La charrue, le métier à tisser, la machine à vapeur, l'ordinateur ne sont pas seulement des techniques : chacun suppose une organisation du travail, et souvent un rapport particulier entre ceux qui possèdent l'outil et ceux qui s'en servent.
Un objet qui devient un rapport. La même machine peut être ou ne pas être du capital.
Une machine à filer le coton est une machine pour filer le coton. C'est seulement dans des conditions déterminées qu'elle devient du capital. Arrachée à ces conditions, elle n'est pas plus du capital que l'or n'est par lui-même de la monnaie ou le sucre, le prix du sucre.
Ce qui fait du capital, c'est une situation sociale : d'un côté des propriétaires de moyens de production, de l'autre des gens qui n'en ont pas et doivent vendre leur force de travail pour vivre. La propriété des moyens de production est le point où se décide la place de chacun.
Une propriété qui se reproduit. Le salaire permet de vivre, rarement d'acquérir des moyens de production. Le Manifeste le dit sèchement :
Est-ce que le travail salarié crée de la propriété pour le prolétaire ? Nullement. Il crée le capital, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de produire du nouveau travail salarié afin de l’exploiter de nouveau.
Chaque journée de travail salarié reproduit donc les deux pôles : le salarié en sort avec de quoi vivre jusqu'à la paie suivante, le propriétaire avec un capital accru.
Un exemple d'aujourd'hui
Deux chauffeurs conduisent la même camionnette de livraison. Le premier l'a achetée à crédit, choisit ses clients et travaille à son compte : la camionnette est son moyen de production, et il est ce que Marx appelle un petit producteur. Le second est salarié d'une entreprise qui possède cent camionnettes, un entrepôt et le logiciel qui répartit les tournées. Il ne possède rien de ce qu'il utilise pour travailler. Le geste est le même ; la position n'a rien à voir. Et si le premier embauche un jour trois chauffeurs pour faire rouler trois camionnettes de plus, sa position changera, sans qu'il ait changé de métier.
Questions courantes
« Mon ordinateur ou ma voiture sont-ils des moyens de production ? »
Réponse. Ils le sont s'ils servent à produire — l'ordinateur d'une graphiste indépendante, la voiture d'un chauffeur de VTC. Ils ne le sont pas s'ils servent seulement à vivre.
Mais posséder son outil ne suffit pas à changer de classe. Le graphiste indépendant qui possède son ordinateur reste quelqu'un qui doit travailler lui-même pour vivre ; il appartient à ce que Marx appelle la petite bourgeoisie. Ce qui fait la position bourgeoise, c'est de posséder des moyens de production que d'autres font fonctionner, et de vivre de leur travail.
« Les communistes veulent-ils me prendre ma maison ? »
Réponse. Non. Le Manifeste distingue la propriété en général de la propriété qui permet d'exploiter le travail d'autrui.
Le caractère distinctif du communisme n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise.
Et il répond directement au reproche :
On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnelle, péniblement acquise par le travail, propriété que l’on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle. La propriété personnelle, fruit du travail d’un homme ! Veut-on parler de la propriété du petit bourgeois, du petit paysan, forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise ? Nous n’avons que faire de l’abolir, le progrès de l’industrie l’a abolie, ou est en train de l’abolir.
La première moitié du passage est claire : la propriété personnelle, acquise par son travail, n'est pas visée. La seconde moitié est une prédiction — la petite propriété du paysan et de l'artisan serait détruite par l'industrie — et elle ne s'est vérifiée qu'en partie : artisans, commerçants et exploitants agricoles n'ont pas disparu. Ce que le Manifeste veut abolir, c'est la « propriété bourgeoise » : celle des moyens de production qui fonctionnent grâce au travail salarié.
« Qui possède les moyens de production en France ? »
Réponse. Aucune statistique ne répond exactement, parce qu'aucune ne mesure la propriété des moyens de production au sens de Marx. Les chiffres disponibles donnent des indices.
La catégorie « patrimoine professionnel » de l'Insee n'est pas la propriété des moyens de production au sens de Marx : elle inclut l'artisan propriétaire de son outil, qui ne fait travailler personne. Et détenir quelques actions ne fait pas vivre du travail d'autrui. Ces chiffres établissent seulement un ordre de grandeur : la grande majorité des ménages ne possède aucun moyen de production, et doit donc vendre sa force de travail.
« Comment les uns sont-ils devenus propriétaires, et les autres non ? »
Réponse. Par une histoire, répond Marx, et non par l'épargne des uns et la paresse des autres. Il appelle cette histoire l'accumulation primitive.
Le mouvement historique qui fait divorcer le travail d’avec ses conditions extérieures, voilà donc le fin mot de l’accumulation appelée « primitive » parce qu’elle appartient à l’âge préhistorique du monde bourgeois.
En Angleterre, sur laquelle porte son étude, des paysans ont été chassés des terres communes et des terres qu'ils cultivaient, au profit de grands propriétaires qui les ont transformées en pâturages ou en fermes capitalistes. Privés de leurs moyens de production, ils n'avaient plus que leur force de travail à vendre. Marx oppose ce récit à celui des économistes de son temps, pour qui le capital naissait de l'épargne :
Dans les annales de l’histoire réelle, c’est la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale, qui l’a toujours emporté.
« Socialiser les moyens de production, est-ce les nationaliser ? »
Réponse. Pas nécessairement. Le Manifeste parle de transformer le capital en propriété commune, et précise ce qu'il entend par là.
Le capital est un produit collectif ; il ne peut être mis en mouvement que par les efforts combinés de beaucoup de membres de la société, et même, en dernière instance, que par les efforts combinés de tous les membres de la société. Le capital n’est donc pas une force personnelle ; il est une force sociale. Dès lors, quand le capital est transformé en propriété commune, appartenant à tous les membres de la société, ce n’est pas là une propriété personnelle transformée en propriété sociale. Il n’y a que le caractère social de la propriété qui soit transformé. Elle perd son caractère de propriété de classe.
Le raisonnement est le suivant : le capital est déjà le produit d'un effort collectif ; ce qui change, c'est qu'il cesse d'appartenir à une classe. Le Manifeste prévoit aussi, comme mesures de transition, de centraliser des moyens de production entre les mains de l'État. Mais propriété d'État et propriété commune ne se confondent pas forcément : si l'État échappe au contrôle de ceux qui travaillent, la propriété peut changer de titulaire sans changer de caractère. La question de savoir si la propriété d'État réalisait la propriété commune a divisé les marxistes eux-mêmes, en particulier à propos de l'URSS.
Pour comprendre pourquoi
- Leçon 1.5 · Ton salaire · 6 minCe que devient la part qui ne t'est pas versée →
- Idée reçue n° 6« Marx parlait des usines du XIXᵉ siècle, ça n'a plus rien à voir. » →
- Idée reçue n° 9« Marx voulait supprimer la propriété privée, donc ma maison et mes affaires. » →
- Idée reçue n° 10« Marx voulait que l'État possède et dirige tout. » →
Cette réponse peut servir à quelqu’un d’autre.